lundi 31 mars 2014

Les plumes d'Hermès

( texte composé sur le thème 14, autour du mot branche )

Comment réussir dans cette nouvelle branche avec un marché aussi saturé...?
Non, cette phrase était paradoxale et absconse. Il posa son stylo et finit son café en laissant fondre lentement le carré de chocolat offert. Ah, les contraintes stylistiques ! En retard sur son programme d'écriture, il s'était lancé dans un marathon quotidien en son café favori. Bercé par une bande-son favorable à la concentration, c'est sans peine qu'il remplissait ainsi un large cahier quadrillé, un Oxford petits carreaux acheté spécialement pour un court séjour outre-manche à taquiner la Muse et la Guiness. Croiser les lignes sur la page blanche et mauve, relever la tête puis croiser les regards, moins avinés et plus bienveillants que dans nombre de troquets du coin, les heures de voyage immobile s'écoulaient idéalement selon son rythme interne.

Chaque matin, même après une nuit agitée ou studieuse, le réveil était d'autant plus possible que les moments à suivre lui appartiendraient encore. L'allure hélas zombifiée des hordes matutinales auxquelles il avait appartenu jadis ne venait que de ce constat : ne plus être maître de son temps ni de ses gestes et actes. Marionnettes manipulées, enclume dans le sac à dos, boulet à la cheville maculée de boue. Endormir, distraire puis évacuer le monstre en soi commençait par la possibilité de laisser pousser les ailettes au talon. Hermès léger et véloce, la trace qu'il laissait dans la ville était certainement le meilleur bilan écologique que pouvait permettre une démarche toute personnelle. Retour d'ateliers voix ou écriture, visite à son ami peintre sur la colline qui l'avait vu naître, la griserie échevelée des descentes sans les freins symbolisait pendant quelques trop courts instants ce sentiment de roue libre au moins égal au plaisir d'enlever les petites roues après l'apprentissage plutôt heurté de l'enfance. L'équilibre n'était possible que dans la mobilité, la vitesse. N'étant pas un chêne, long corps dégingandé, immobile il ployait à tous les vents.

La ville avait bien changé. On pouvait presque mesurer l'espace temps à la qualité et densité du matériau des bancs publics. Hier blocs graniteux imposants, d'une sale blancheur où rien ne différenciait un guano de pigeon d'une anfractuosité de la matière, il offraient une possibilité de répit durable, d'abri pour les animaux et de couchette stable pour les clochards encore pas estampillés SDF. Désormais design, profilés et réduits à la portion congrue d'une demi-fesse, les sièges citadins étaient souvent élégants mais plus vraiment fonctionnels. Parfois, échappant au diktat de la modernité et de la prophylaxie sécuritaire, un square buissonneux laissait apparaître quelque aberration ancestrale : une idée simple et rationnelle du confort. Même les personnes assises sur ces havres antiques semblaient hors du temps, évadés d'un recueil de photos noir et blanc. Ici, point de compulsion frénétique d'écran digitaux ni vapotage essoufflé mais des cartons à dessin sur genoux rapiécés, des livres épais comme des bottins ou des casse-croûte gourmands. Les oiseaux ne s'y trompaient pas, trouvant cible familière hors les habituelles dentelles d'acier bleui.

Regarder à la fenêtre, projeter son regard pour être à la fois celui qui scrute et celui qui passe, se sentir toujours mouvant mais toujours à sa place dans un décor sans cesse renouvelé, c'était bien le pari qu'il s'était donné en se voulant touriste dans sa ville. Les plaisirs d'aiguail des grandes banlieues herbues, au mieux prés en campagnes, quelques sauts de puce en des ailleurs hospitaliers lui permirent en des temps urbains surchargés de responsabilités, de respirer mieux. Sur le moindre pas-de-porte, dans le moindre jardinet étriqué, on se sent dehors. La ville n'offre cela qu'à la seule condition d'avoir le luxe de l'affranchissement du temps et le regard empreint de poésie.

Le promeneur Doisneau, voletant de branche en branche, serait-il toujours aujourd'hui ce merle siffleur, ironique et tendre ?

Danyel Borner

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