lundi 17 mars 2014

I've got the blues

( texte composé sur le thème 25, autour du mot réserve )

J'ai toujours détesté le bleu. Eh bien je suis servie ! Oh, ça aurait pu être pire. Tomber sur un corps de pompiers ou ces messieurs de la poulaille, par exemple. D'accord, on est sûr de manger à satiété mais la chasse est mieux organisée. Ventre ne fait pas tout et je tiens à une certaine quiétude.

Du bleu, donc. Pas une cocotte ou un vieux beau, pas plus M..., Schtroumpf à lunettes précieux des nuits parisiennes, non, un poète... Un fou d'azur ayant décidé de méditer sur son nuage, ton sur ton. Encre bleue de teintes graduelles pour remplir ses cahiers petits carreaux, indigo éclairé de grandes toiles monochromes immaculées dans son bureau, harmonie outremer et lapis lazuli de tout l'appartement sous les toits et ce Velux, carré lumineux le jour, découpe de Klein certaines nuits d'été.

Dans un grand placard que ses conquêtes s'obstinent à baptiser pompeusement « dressing room » mais que le poète préfère appeler sa « réserve », des costumes, des pulls, gilets, chemises, sous-vêtements même, forment un camaïeu de toute la gamme, en plusieurs exemplaires de chaque. Ah, c'est bien organisé ! La tête perdue en des rêves stratosphériques n'interdit pas la gestion du quotidien d'un majordome stylé.

Monsieur a de la chance, ses recueils se vendent bien, il est dans l'air du temps. Ses trois tomes des « Didascalies de l'Ego », furieusement actuelles avec leur prosodie heurtée mais lyrique viennent ainsi d'être proposées au programme de troisième des collèges. Mais je m'éloigne, nourrir l'esprit c'est bien, la paix des sens c'est primordial !

La nuit, essentiellement la nuit, je mange. Tranquillement, sans crainte d'attaque chimique, du bio, rien que du bio, enfin seule. Quelques cousines ont bien tenté des travaux d'approche mais, trop inexpérimentées, se sont fait coincer près des lucarnes, en plein jour, comme des bleues...

J'attaque toujours par la manche. Je remonte le long du tunnel, doublé de soie rafraîchissante pour les costumes et manteaux ou bien je m'accroche aux mailles sans bouloches des superbes lainages shetland, du pur nanan rustique en provenance directe de la périphérie de Lerwick. Festin d'écharpes, de mitaines, casquettes bariolées où, Mmhmm... gourmandise, une touche de rouge fait ressortir le cyan ! Je me goinfre. Méthodiquement, sans m'acharner sur un seul frichti. Je papillonne, volette, à l'aise dans la « dressing réserve ».

Pour qui sait choisir son home sweet home, il n'est plus régalant que la vie d'une mite.

Danyel Borner

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