samedi 8 mars 2014

Bonjour Monsieur Mozart !

( texte composé sur le thème 30, autour du mot manche )

Les chambres donnaient sur un large couloir aux murs laqués. Thomas, poussant devant lui un chariot avec tout son matériel de nettoyage, se dirigea vers la porte sur laquelle figurait l’étiquette : « Helmut FERDIER-MOZART ». C’était le nom d’un des pensionnaires de l’Hermitage, la maison de retraite de Berck, que certains appelaient l’Hermitage du diable Vauvert tant elle était éloignée du centre de la ville.

Il progressait dans le long couloir d’un pas dégingandé qui faisait plutôt penser à un grand adolescent alors qu’il pouvait bien avoir trente ou trente-cinq ans. Il était vêtu d’un blouson avec DENVER en grosses lettres dans le dos, le fond de son pantalon lui descendait en dessous des fesses, il portait des baskets éculées et était coiffé d’une casquette de base-ball dont la visière semblait comme prolonger son profil chevalin aux longues dents jaunies par le tabac. Il était mandaté par une agence d’intérim. À l’Hermitage, on l’appelait « l’homme de ménage » ou « le type de l’entretien ».

Thomas frappa quelques petits coups secs à la porte de la chambre et entra sans attendre la réponse, précédé par son chariot qui portait le seau, les serpillières et torchons, les produits de nettoyage et deux balais dont les manches se dressaient à la verticale comme des mâts à la proue de cet équipage. Il lança d’un ton jovial : « Bonjour Monsieur Mozart ! » en prononçant Mozart avec ce qu’il imaginait être l’accent allemand. Comme la fois précédente, le vieux monsieur n’eut aucune réaction. Installé sur son fauteuil, il demeurait totalement immobile dans une épaisse robe de chambre à carreaux, le menton complètement affalé sur la poitrine, ce qui donnait l’impression que sa tête était très grosse, très lourde. On lui avait souhaité son centième anniversaire quelques jours auparavant et depuis, il avait rapidement décliné comme s’il avait attendu de souffler cette ultime bougie symbolique pour lâcher totalement prise. De cet état là, Thomas en avait entendu parler mais il ne savait rien d’autre du vieux monsieur, si ce n’est que sur la table de chevet il avait pu voir la photo sous verre, en noir et blanc, d’une jeune femme jouant du violon.

Il se hâta à ses tâches ménagères car un temps maximum était alloué pour faire chacune des chambres qui lui étaient confiées. Il essayait d’être efficace, de ne rien oublier. De temps en temps, il jetait un coup d’œil au vieux monsieur, totalement isolé du monde extérieur. Pour garder le rythme, Thomas se sifflait un air à lui-même tout en travaillant. Ce jour là, c’était « Sweet Georgia Brown », qu’il menait sur un tempo rapide et stimulant. C’est alors qu’il s’aperçut avec stupéfaction que le vieux monsieur marquait la mesure, même si le déplacement de son pied droit sur le tapis était de très faible amplitude. « Ah, je vois que cela plaît à Monsieur Mozart ! Et si l’on essayait maintenant un negro spiritual. Ça, c’est de votre époque ! ». Thomas se mit à chantonner « Let my people go ! », imitant la voix de Louis Amstrong et aussi en version scat. De la même façon, le vieux monsieur marqua du pied la mesure. Bien que paraissant un peu perdu à certains passages, il reprenait vite le rythme.

Thomas était bouleversé. Le vieux aimait la musique, il vivait la musique comme lui. Bien sûr avec le nom qu’il avait, ce n’était probablement pas le jazz sa musique préférée. Mais de celle-là, il en était privé et ce devait être un supplice. Thomas s’imaginait avec terreur dans cette situation.

Rentré le soir à Berck, Thomas fila chez son disquaire et ami, le seul à avoir résisté à la concurrence, pour lui demander un CD de Mozart. Le disquaire commença par le plaisanter :

« Voilà notre Ketchup qui se met à la musique sérieuse, qui hésite peut-être pour faire un cadeau à la fille du notaire…

– Non, écoute, je me fie à toi, je voudrais un morceau de Mozart qui soit, si c’est possible, bien rythmé, sur lequel on puisse battre la mesure du pied. Tu vois ce que je veux dire ? »

C’est ainsi que le lendemain Thomas se retrouva dans le couloir des chambres de l’Hermitage, ayant sur son chariot, à peine dissimulé par les chiffons, son vieux poste pouvant jouer les CD et le disque : « Eine Kleine Nachtmusik ». Il frappa quelques coups secs à la porte de la chambre et entra sans attendre. « Bonjour Monsieur Mozart ! » lança-t-il d’un ton jovial, oubliant même d’affecter le pseudo accent allemand.

La chambre était vide, Helmut FERDIER-MOZART s’était éteint dans la nuit et son corps avait dû être emmené à la morgue. Le lit avait été refait pour un prochain pensionnaire, le placard débarrassé de toutes ses affaires. Il ne restait plus, couché à l’envers sur la table de chevet, que le sous-verre avec la photo en noir et blanc de la jeune femme jouant du violon. Thomas eut immédiatement la certitude que c’était à son intention. Il prit le cadre, le mit contre lui dans son blouson, puis sortit de sa démarche dégingandée.

GP

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