dimanche 23 février 2014

Ingratitude

( texte composé sur les thèmes 28 et 29, autour des mots fortune et oiseau )

Comme le temps s'y prêtait à merveille et qu'on était samedi, je me suis dit qu'elle viendrait sûrement aujourd'hui. La météo s'annonçait clémente donc ma femme ne pourrait pas invoquer le ciel pourri pour annuler sa visite, comme elle l'avait fait tous les week-ends précédents.

Elle aurait quand même déjà pu venir me voir, faire un effort pour se montrer reconnaissante, au moins être solidaire !... A-t-elle conscience que je vis un enfer ici, à cause d'elle ? Bien sûr j'aurais dû me rendre compte, dès notre première rencontre, des risques que j'encourais à la fréquenter ! Ah ! Si j'avais su ! Mais bon, à l'époque j'espérais depuis trop longtemps changer de vie, trouver le bonheur ; j'en avais marre d'être célibataire quand tous mes potes avaient déjà bobonne et marmaille. Alors oui, l'impatience a dû m'aveugler, à force !

J'avais tout essayé, avant ! D'abord, grâce à mon portrait le plus avantageux posté en ligne sur plusieurs sites pendant des mois, j'avais reçu des réponses encourageantes, accompagnées de photos prometteuses, et même des propositions de rencarts provenant de véritables bombes. En fait j'avais vite compris : aucune des "dames" ne ressemblait en réalité au profil communiqué, loin de là, alors j'avais abandonné meetruc et compagnie. Et puis un jour, en sortant de la salle de muscu - eh oui je m'entretenais à l'époque et j'ai bien fait d'en profiter parce que là où je suis maintenant... - donc cette fois-là où je quittais l'entraînement, j'avais vu cette petite annonce sur le tableau d'affichage :

SPEED-DATING SPECIAL
le 14 février
A L'OISEAU DE PARADIS
7 hommes, 7 femmes
7 minutes pour faire connaissance
pour seulement 14 euros
contact : www.speed7.net

Franchement j'étais mûr pour essayer n'importe quoi ! C'était pas cher - je l'avoue, je suis radin - et comme je voyais très bien où se nichait la boîte indiquée - un cabaret plutôt louche il faut l'admettre mais à deux pas de ma boutique, de sorte que je n'aurais aucun effort à faire pour m'y rendre - j'avais posté un mail aussi sec. On m'avait avisé rapidement que ma "candidature" était arrivée suffisamment dans les temps pour être retenue et donc, le soir de la Saint-Valentin, j'avais franchi le seuil de L'oiseau de paradis, ayant troqué mon tablier sanguinolent contre une tenue mec et propre du meilleur effet.

Ce fut le coup de foudre à la 7ème table, l'ultime chance de toute façon ! Après une succession de jeunettes, mignonnes mais insignifiantes, la dernière, un peu plus "mûre", à l'air timide, dégageait un truc... rassurant, chaleureux, embobinant. Tout de suite, j'ai été persuadé que c'était la femme de ma vie ! Je lui ai parlé parlé, pendant 7 minutes j'ai jacassé, je lui expliquais mon existence, ce que je lui offrirais au cas où... Je la revois qui m'écoutait, attentive, intéressée ; peu à peu s'est dessiné sur ses lèvres un sourire : ah ce sourire ! Comment aurais-je pu imaginer jusqu'où il m'entraînerait celui-là... Le fait est qu'après cette entrevue, elle m'a rappelé, s'est dite convaincue : je pourrai lui apporter tout ce qu'elle attendait d'un homme, parce que j'en étais un vrai... Elle me flattait bien sûr mais j'étais raide amoureux, alors au diable raison et réflexions n'est-ce pas ?

Nous nous sommes mariés très vite et nous avons vécu toute une belle année ensemble. Elle m'aidait la journée en boutique - j'ai oublié de vous dire que je suis boucher - ah ça elle était super avec la clientèle, et la nuit nous nous aimions comme des enragés. Elle m'avait avoué sa vie d'avant : elle avait été pensionnaire de L'oiseau de paradis, une des "gentilles" employées dont on se séparait traditionnellement par un speed dating spécial, avant de renouveler le cheptel. Avec moi, elle entamait une vie nouvelle... 

Seulement elle s'est mise à s'absenter de plus en plus souvent, prétextant des courses en ville, une vieille tante malade, puis une autre... J'ai dû embaucher une môme pour le magasin. Je demandais à mon apprenti de me remplacer pour pouvoir la suivre et accumuler les preuves qu'elle me trompait, toujours avec le même type. A la suite de quoi je lui ai intimé l'ordre de choisir : « C'est lui ou moi ! ». Comme elle m'a répondu « C'est toi le plus important mon loulou, bien sûr ! Comment pourrais-je aimer quelqu'un autre ? » j'ai agi, fait ce qu'elle semblait désirer et sous-entendre : je l'ai libéré du bellâtre profiteur, je nous ai débarrassés de l'importun ! Puis je suis bêtement allé avouer mon crime... Je dois dire que ça m'avait plu de lui régler son compte au godelureau. Alors qu'il aurait dû avoir du respect pour moi, il avait cherché à se défendre, mais il ne pouvait rien contre mon uppercut et mon fendoir à viande.

Plus tard il a fallu que ma femme vende la boutique pour payer mon avocat - le rapace a exigé une fortune pour plaider ma cause et n'obtenir au bout du compte qu'une réduction de ma peine - puis elle s'est mise - enfin, "re"mise - à des "p'tits boulots qui rapportent", dans son ancienne chambre de L'oiseau de paradis, tout ça afin de joindre les deux bouts...

Comme le temps s'y prêtait à merveille et qu'on était samedi, je me suis dit qu'elle allait sûrement débarquer ce matin au parloir, parce que j'étais en tôle depuis quatorze mois, que j'en avais encore dix fois plus à tirer, qu'elle n'était encore jamais venue m'y voir, et que la prison ne devait pas être à plus de deux kilomètres de sa piaule, une rigolade à pied quand il fait beau. Mais l'heure des visites est passée, elle ne viendra plus. La garce ! Quelle ingrate !

MF

Aucun commentaire: