jeudi 13 février 2014

Cherche fantôme...

( texte composé sur le thème 29, autour du mot oiseau )

Le carrosse roulait bon train. Les roues cerclées auraient dû faire gros bruit mais on n'entendait que celui de l’orage approchant. L'obscurité tombait. Le passager avait voulu une heure tardive pour prendre la route ; il ne prisait guère la vive lueur du jour. Il était revêtu d’une chamarre de velours, manteau à larges manches tout doublé de fourrure. Un grand béret de satin noir, orné d’une courte plume d’oiseau des îles, recouvrait ses cheveux. Il était pâle et se nommait Thomas. Plus de nom de famille : les siens, depuis longtemps, l'avaient renié sur ordre pour éviter la disgrâce du roi.

Il avait lu, la veille, une annonce étonnante dans The Surrey's Bird (L’oiseau du Surrey) : "Cherche figurants pour animer bal costumé, époque Henri VIII. Se présenter au château de Kennington-upon-Thames."

Le costume, il l'avait. Depuis quatre siècles et demi. L'avantage d'être un revenant, c'est qu'on reste tel qu'on avait été au moment de la mort. C'est beaucoup mieux que les fantômes ! Eux doivent se contenter d'apparitions floues et incertaines. On devient "revenant" quand on n'a pas fini sa vie et Thomas n'avait pas eu le temps d'en voir le bout. Il avait un peu trop croisé le regard de Catherine, cinquième épouse d'Henri, et avait basculé dans le trépas. C'était rapide à cette époque!

Maintenant, il errait. L'idée d’aller au bal, comme autrefois, l'avait séduit. Et il avait pris la route.

Il arriva devant un grand manoir, qui ne valait certes pas Hampton Court, mais avait quand même un peu d'histoire puisque construit avec des pierres d'un vieux château vendues par une comtesse endettée. Les styles Renaissance et Tudor s'y côtoyaient étrangement.

Il fut agréé ; on lui montra sa chambre. Le bal devant avoir lieu deux nuits plus tard, il avait du temps pour visiter les lieux. Les invités arrivaient petit à petit. Il les vit essayer leurs costumes et cela le troubla quelque peu en l'envoyant dans sa première jeunesse. Qu'il était donc plaisant de retrouver ainsi les soieries et velours des robes et des pourpoints ! Il put, tout à loisir, bien observer les gens, leurs façons d'être et de parler ; car nul besoin de clés pour ouvrir les portes…

Quand la nuit fut tombée, que chacun s'endormit, lui monta dans la tour. Il visita toutes les chambres. Et soudain il la vit. Elle était là, menue et blonde, aussi belle que jadis, étendue sous le dais de brocart d’un grand lit à baldaquin. Il ne pouvait y croire ! Catherine aussi était venue ! Il n'osa pas la réveiller, s'en alla dans la proche forêt pour tenter de calmer ses battements de cœur. « Je la verrai demain… à la répétition du bal », se dit-il.

Il ne se mêla pas au nombre des figurants pour les différents repas ; il ne lui était pas nécessaire de manger pour vivre... encore un avantage ! Le soir venu, un maître de danse français leur enseigna un petit ballet de Cour pour qu'ils en donnent spectacle aux invités. Il n'y vit point Catherine et en fut bien marri. Il attendit la nuit pour se rendre à la tour, elle ne s'y trouvait pas. Mais il y avait festin dans la salle à dîner. Du haut d’un escalier, il l'aperçut, curieusement vêtue et riant fort, assise à une des tables sur tréteaux devant moult mets appétissants. Les lueurs de la haute cheminée et des flambeaux des murs ondoyaient sur son visage en riches ombres dorées. Thomas était surpris, il ne comprenait pas. Elle semblait si réelle...!

« Cela ne se peut ! » Perturbé, il se sentait néanmoins vivant, plus vivant que jamais. Il avait de l'amour dans le cœur, de la folie dans la tête. C'était si bon ! Il en oubliait tout, tous ces siècles passés à se morfondre entre les murs d'Hampton Court, à croiser des fantômes sans intérêt ou éviter ceux qui étaient dangereux. Elle était là !

Le lendemain soir eut lieu le bal dont il languissait tant. Lorsque le maître de ballet demanda à chacun des danseurs d'aller quérir une dame, il courut vers sa reine.

« Catherine ?...

– Oui, je suis Catherine Howard, minauda-t-elle. Vous m'avez reconnue ? Mon déguisement est des plus réussis, n'est-ce pas ? Et qui êtes-vous, jeune damoiseau ?

– Mais… Je suis Thomas…

– Bien, je m’en contenterai. Irons-nous donc danser, Thomas ? » Catherine aimait beaucoup cela. « Votre bras, je vous prie, respectons les usages de la Cour. »

Tout à son amour renaissant, Thomas ne songeait plus qu'il était un revenant. Sa vie recommençait ! Mais lorsque la jeune femme voulut poser sa main sur lui, elle la posa sur "rien". Elle ouvrit de grands yeux, hurla et, sans le faire exprès, mourut ; de peur sans doute.

Ce fut un beau tumulte ! On ne retrouva pas les corps des deux danseurs.

Dans le carrosse qui les emmenait sans bruit à l'ancienne demeure d'Henri VIII, Thomas pensait : « Ce n'était pas la vraie, certes, mais elle lui ressemble tellement… »

Et il lui murmura à l'oreille : « Bienvenue chez vous, douce dame… Nous avons des siècles devant nous ! »

Marie de Saintjean

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