mardi 7 janvier 2014

Rendez-vous sur la grand-place

( texte composé sur le thème 28, autour du mot fortune )

Comme le temps s’y prêtait à merveille et qu’on était samedi, je lui donnai rendez-vous à Euquerdreville avec le projet d’une balade au bord de mer, le long du sentier des douaniers. Je lui proposai de nous retrouver au café faisant face au monument aux morts de la guerre de quatorze : c’est un point de ralliement commode car il s’en trouve un dans presque toutes les communes de France. Installés en terrasse sur la grand-place, nous bavardâmes un moment. Remarquant que je ne quittai pas des yeux le monument, mon ami finit par me demander ce qui pouvait me préoccuper ainsi...


« Je ne peux pas m’empêcher, tu comprendras pourquoi, d’évoquer ici mes grands-parents qui ont tenu une boulangerie dans ce même village. Mon grand père s’appelait Émile. Originaire de l’Isère, il avait entrepris son périple de compagnon du Tour de France et fit étape ici. Son patron boulanger avait une fille unique, Élise. Les jeunes gens se plurent et se marièrent : cela arrangeait tout le monde. Au bout de quelques années les vieux parents prirent leur retraite. Les jeunes époux eurent un premier enfant.

Dès le début de la guerre, Émile fut mobilisé, bien qu’étant soutien de famille et exerçant un métier d’une utilité sociale certaine. Élise se trouvait patronne de la boulangerie. Les difficultés furent grandes car elle avait beaucoup de mal à se faire aider. Impossible d’engager un ouvrier boulanger : ils étaient tous aux Armées. Le père d’Élise n’avait plus la forme physique nécessaire. Les jeunes mitrons ne pensaient qu’à la rigolade. Elle arriva à convaincre un vieil ouvrier boulanger de se charger des fournées. Comme la chaleur du four l’amenait à forcer sur la bouteille, c’est bien souvent qu’Élise avait honte les jours où elle était obligée de servir des pains mal cuits ou même brûlés. Elle avait suffisamment observé le travail de son père puis de son mari pour savoir enfourner, surveiller la cuisson, défourner. Bien des fois, tu sais, il lui arrivait de se lever à deux heures du matin pour aider le vieil ouvrier. C’était alors presque à bout de force qu’elle ouvrait le magasin pour servir les premiers clients.

Émile obtint enfin une courte permission. Il était amaigri, taciturne. Ses cheveux avaient subitement blanchi et il les avait fait couper en une courte brosse pour que cela se remarque moins. Une vieille voisine lui dit : "Tu sais, ça te va bien !" Il répondit par un triste sourire. Élise fut toute fière de lui montrer le livre de comptes. Oh ! Elle n’avait pas fait fortune… Mais elle avait tout fait pour maintenir l’affaire, surtout pour lui. Au bout de quelques jours, Émile se confia : "Écoute, je ne suis pas sûr de pouvoir reprendre la métier après… S’il y a un après. Ce n’est pas la force ou le courage qui me manquerait, c’est l’envie. Là-bas, ils m’ont tué l’envie."

Quelques mois plus tard, Élise, ma grand-mère, fut informée par le maire du décès de son mari sur la ligne de front. Elle remercia le vieil ouvrier d’une bouteille de vin bouché, servit les derniers clients de la dernière fournée, tira doucement à elle en sortant la porte de la boulangerie et, aussi pour la dernière fois, en retira le bec-de-cane. 

Voilà... Avant de partir sur les sentiers, traversons la place et allons le voir de près ce monument. Attends-toi à quelque chose de pas courant. Mesure l’audace et la force de conviction qu’ont eues à l’époque ceux de ce petit village de Normandie, en demandant et en obtenant que le sculpteur grave en toutes lettres sur le socle du monument : QUE MAUDITE SOIT LA GUERRE. » 

GP
 

Aucun commentaire: