vendredi 15 novembre 2013

Une arnaque

( texte composé sur le thème 26, autour du mot chemin )

J’avais passé une partie de la matinée à faire des photos le long du chenal, entre Chalon et Tournus. Au retour, je crus bien que ma vieille deux-chevaux allait me laisser en chemin : elle hoquetait et crachait un nuage de fumée noire. Cahin-caha, je pus quand même rejoindre un garage à Chalon. Le patron, gros homme coiffé d’une casquette à carreaux, m’expliqua qu’il allait falloir "chemiser la culasse". Cette expression, pour moi jusqu’alors mystérieuse, recouvrait une opération assez complexe et nécessitant quelques heures de travail. J’espérai seulement que la réparation ne soit pas confiée à l’apprenti dont l’expression sournoise ne me plaisait guère.


Pour tuer le temps, je me dirigeai vers le bord de Saône où était installée la fête foraine. 

Je m’attardai près de la chenille qui ondulait sur son parcours en montagnes russes. De temps en temps, on abaissait la toile bigarrée qui recouvrait les wagonnets et leurs passagers. S’élevaient alors des cris effarouchés et de terreur plus ou moins feinte.

Sur une estrade, devant le "Palais des Illusions", une gitane aux longs cheveux noirs s’efforçait d’attirer les badauds, retroussait un peu sa longue jupe, dévoilant ainsi des chevilles ma foi assez fines.

Une sono, poussée à fond, diffusait la voix d’un crooner qui chevrotait, recouvrant avec peine le bruit sourd du choc des autos tamponneuses et les détonations sèches des baraques de tir.

Une odeur sucrée de berlingot flottait sur tout le champ de foire.

Je restai un grand moment à observer deux jeunes garçons s’appliquant à un jeu qui, par la manœuvre d’une grue miniature, permettait de gagner quelques objets de pacotille et des sucreries. Assez curieusement – et cela m’intrigua – ils ne convoitaient que les bagues, vraisemblablement en toc. Lorsqu’ils gagnaient un simple paquet de chewing-gums, les chenapans hurlaient de déception et donnaient de grands coups de pied dans l’appareil.


En fin de journée, j’allai récupérer ma voiture avec sa nouvelle chemise. Tandis que le patron s’isolait à son petit bureau pour écrire la note, l’apprenti me tira à l’écart. Au creux de sa main, noire de cambouis, il me montra une chevalière. « Je l’ai trouvée hier. Elle est en or mais trop large pour moi. Si cela vous intéresse, vous me donnez cent francs et elle est à vous. » Je compris alors comment était organisée l’affaire. Les deux chenapans de la fête foraine étaient tout simplement les fournisseurs de l’apprenti au regard sournois. C’était un pitoyable début dans l’arnaque...


GP

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