dimanche 17 novembre 2013

Sur le chemin du collège

( texte composé sur les thèmes 24, 25 et 26, autour des mots égaré, réserve et chemin )


Pierrot me confiera tout à l'heure, dans les grandes lignes, les événements qui se sont déroulés cet après-midi mais je sais déjà tout, et plus encore puisque j'en ai été en quelque sorte le témoin obligé, et même l'enjeu...

***

Au moment de quitter la maison, Pierrot veut aider sa maman qui prépare une tarte pour un goûter avec ses copines. Elle est en train de pétrir la pâte, il voudrait bien qu'elle lui réserve quelques miettes. Il place son cartable encore ouvert près de la porte et je l'entends qui propose de chemiser le moule mais elle le chasse vivement en lui désignant la pendule... Elle a raison, son gourmand de fils risque de se mettre en retard s'il ne se déguerpit pas de suite. Il perd déjà chaque midi suffisamment de temps à écrire dans ses maudits cahiers, au lieu de déjeuner convenablement, gronde-t-elle ! Pierrot sort donc, à contrecœur, saisissant son sac sans s'attarder à boucler l'attache...

Me voilà bringuebalé sans ménagement, je soubresaute dans son dos : il a oublié de me ranger à l'abri, ce qui n'est pas habituel, il doit avoir l'esprit ailleurs ! Et bien sûr je finis par tomber de la besace mal fermée pour me retrouver misérablement étalé, répandu, sur le sol caillouteux du chemin qui mène au collège. Je vois cavaler puis disparaître mon Pierrot juste après le premier tournant.

Derrière un pan de mur en ruine, par delà un fossé peu profond, il se trouve que Ju et sa bande, fervents partisans d'école buissonnière, se tiennent en réunion. En fait c'est surtout le chef qui bavasse ; il s'entraîne à des commentaires sportifs tout en agaçant une chenille qu'il oblige à des ondulations périlleuses. Les autres écoutent servilement en mâchant leurs chewing-gums. Le grand Ju qui jette un œil de temps en temps sur le chemin, au cas où, a dû m'apercevoir quand j'ai voltigé dans le sillage de Pierrot et il s'avance pour me ramasser lui-même... Il me chope avec ses paluches douteuses, m'examine sous toutes les coutures puis se tourne vers ses potes, l'air triomphant :

« Écoutez-moi ça les gars ! »

Ensuite, après avoir ajusté sa position, redressé la poitrine, et en me tenant à bout de bras, il énonce haut et fort, accompagnant sa lecture de gestes amples et de grimaces expressives :

"Après les cours, j'ai rendez-vous avec Lili sur la promenade nouvellement aménagée le long du chenal qui relie le port à l'océan. Est-ce que je saurai cette fois trouver les mots ? Je me sens impatient, troublé. Lili ! J'aime tout chez elle, sa silhouette menue, son visage doux, ses yeux verts. Comme j'aimerais passer les doigts dans ses cheveux dorés, puis l'embrasser..."

Ju se tait, avance les lèvres en cul de poule puis explose de rire, un rire méchant ! Soudain, d'une main il me porte en visière devant son front et de l'autre il montre quelqu'un surgissant du virage : c'est Pierrot ! Évidemment, il a dû se rendre compte que son sac était ouvert, qu'il avait perdu son bien le plus précieux, et il a décidé de revenir sur ses pas... Ju l'interpelle :

« T'as paumé quelque chose, morveux ? Un truc rouge peut-être, comme ça ? »

Et il me brandit au bout de ses longs bras d'échalas, me lance en l'air en direction de ses complices, et continue à brailler :

« Olé ! Olé ! Attrape-donc si t'es cap' ! »

Les autres, les chenapans, ont compris, l'un me bloque puis on me passe de main en main, de pied en pied... Pierrot est figé, l'air égaré, les joues écarlates, il ne me perd cependant pas des yeux, les larmes vont couler. Il est honteux, désolé, ravagé, impuissant. Je suis en piteux état quand je heurte enfin une cheville de Pierrot et recouvre sa sandale. Ju profite du regard baissé du pauvre gamin pour me reconfisquer d'un coup et lui assener un coup de poing, il s'arrange même pour que la chevalière de pacotille qu'il a pêchée à la dernière fête foraine et qu'il arbore à l'annulaire gauche entaille la chair de sa victime. Il veut le marquer, il va l'asservir... Pierrot est à terre et chevrote, implorant :

« R... rends-le m... moi, s'il t... te plaît ! Je te d... donnerai ce que tu veux, tout, j... je te jure !

– Toute ta fortune hein, les pièces de ta tirelire, et même des billets si ça se trouve ! Allez, va me chercher ça, grouille ! A moins que... Dis donc, on pourrait aussi aller avec toi pour la mater, ta Lili ? Qu'est-ce que vous en dites les gars, en voilà un joli programme, non ? »

Mais les gars ne disent rien car ils ont vu, eux, arriver le groupe d'écolières tandis que Ju menaçait Pierrot. Au centre il y a Lili, et c'est elle qui prend la parole maintenant :

« Vous n'avez pas honte, espèces de lâches ! »

Les filles entourent Pierrot, on dirait qu'elles le protègent. L'une d'elles sort un portable et compose un numéro. Dans la bande à Ju ça ricane mais ça recule, ça sue la trouille ! Ju ne veut pas partir la tête basse alors il me jette dans le fossé :

« T'as raison, du papier, des mots, de la crotte, tout pareil ! On vous laisse entre gonzesses, on se casse ! »

Lili aide son ami à se relever, lui fait une bise sur la joue, murmure à son oreille :

« C'est toujours d'accord pour tout à l'heure... »

Une autre fille me tend à Pierrot qui me tasse très profondément à l'intérieur de son cartable, dans la poche intérieure où il devrait toujours penser à me glisser, à m'enfermer, moi le cahier rouge à qui il confie depuis la rentrée ses pensées les plus secrètes.


MF

2 commentaires:

Anonyme a dit…

J'ai bien aimé:

D'abord pour l'exploit technique de combinaison des contraintes,

Ensuite parce que le rôle du cahier rouge est très bien "joué",

Et aussi parce qu'il s'agit d'une vraie histoire, bien racontée.

GP

Martine a dit…

Doublement merci GP ! Pour votre lecture et aussi pour l'idée de la bague gagnée à la fête foraine...