vendredi 11 octobre 2013

Rouge vif

( texte composé sur le thème 24, autour du mot égaré )


Il entre CHEZ CLOVIS, une fin d’après midi pluvieuse. Il a rencard. Il est en avance, a oublié son parapluie, ne sait pas quoi faire de sa grande carcasse.

Cependant, attendre, il sait faire. C’est son activité principale, l’affaire de sa vie. Peut-être est-il né pour cela…? Une demi-heure d’avance ? Un café !

***

Alex jette un coup d’œil au type qui hésite devant la porte vitrée - Entrera ? Entrera pas ? - en donnant du brillant à ses verres, pendant qu’il a encore le temps.

Ce n’est pas qu’il y ait trop de clients CHEZ CLOVIS, non, c’est qu’ils viennent tous au même moment ! Et que le reste du jour s’étire trop lentement. Dire que j’ai acheté ce café à côté de la Sorbonne dans l’idée d’en faire un nouveau Flore !

Il s’était imaginé alors, affable et accueillant, offrant un peu de chaleur et une famille à d’illustres désespérés, tapissant ses murs de leurs photos. Et non ! Que de jeunes et maigres étudiants venant dévorer leur sandwich à la va-vite entre midi et deux ! Pas très glorieux !

Mais Alexandre n’est pas homme à renoncer à ses rêves pour cause d’adversité. Au contraire. L’adversité il aime ça. Il aime relever les défis que la vie lui lance.

Ding-Dong ! Ah ! Ça y est ! Le type s’est décidé. Un introverti, genre timide grave. Il s’assied face à la vitre et au boulevard. Il a l’air d’attendre quelqu’un.

Alex prend sa commande, lui apporte un café et glisse un mot sur la couleur du ciel. Confus, le type se renfrogne et plonge une main affairée dans sa sacoche, en retire un petit cahier. Alex s’éloigne. Discrétion, discrétion… Mais le petit cahier à l’épaisse couverture rouge sang lui semble de bonne augure.

Il prend un chiffon et sort briquer sa devanture, pour observer son client tout à son aise : il couvre d’une écriture serrée les pages ouvertes devant lui. Son porte-mine court légèrement entre ses doigts. Il lève parfois les yeux et jette un coup d’œil dehors ou sur sa montre. Son regard est brillant et sa peau, terne tout à l’heure, rayonne maintenant. Mais non. Décidément son visage ne me dit rien. Alex rentre, poursuit son ouvrage.

L’homme s’interrompt, soudain fébrile, attrape précipitamment le mobile laissé dans sa poche, appuie sur des touches, lit un texto, y répond avec de petits gestes saccadés, maladroits.

Et puis soudain - Ding-Dong - elle est là. Elle illumine le café de sa présence. Plus de gris, de morne, de sinistre. Une cascade de rouge - parapluie, pardessus, perles… - et de rires déferle CHEZ CLOVIS. Le type est stupéfait. Il se lève à moitié, range son porte-mine dans sa poche de poitrine, ferme et repousse le cahier d’un geste distrait. Il murmure un prénom, elle s’avance vers lui. Ils se serrent la main, un peu gênés.

Seigneur, assisterais-je à un premier rendez-vous Meetic ?
Alex rit sous cape, leur laisse quelques minutes et s’approche pour prendre la commande.

– Dieu, que cette situation est romanesque, dit la femme en pouffant de rire. Elle peine à retrouver son sérieux face à son compagnon de table, sidéré.

– Un café ! demande-t-elle en regardant Alex des ses grands yeux lumineux.

Toi, mon gars, t’as intérêt à assurer, une femme comme ça, t’auras pas souvent la chance d’en croiser.
Il ajoute un second café et deux carrés de chocolat enveloppés dans du papier doré.

– C’est la maison qui offre, glisse-t-il en les servant.

Vingt heures CHEZ CLOVIS. L’heure de fermer. Alex repousse chaises et tables pour balayer. Une tache rouge, sous un rideau attire son regard. Il se baisse, ramasse le cahier, le pose sur le bar et continue de ranger. Il ferme le café et rentre chez lui, le cahier bien au chaud dans un sac. Bonne pêche pour un lundi ! Il le lira ce soir.

Le lundi suivant, Alex ouvre son café en sifflotant joyeusement. Lorsque tout est prêt, il dispose sur les tables, ça et là, de petits cahiers aux couvertures multicolores. Il en ouvre certains. Quelques textes y sont déjà consignés. Il a demandé à ses proches d’y écrire pensées, sentiments ou réflexions intimes et de les signer d’un prénom ou d’initiales.

Il s’assied dans la paix du matin, inscrit la date sur l’un d’eux et :

« Aujourd’hui est un jour unique, un jour de commencement. J’aime l’énergie des commencements. Elle ressemble au giron d’une femme, aux mains d’une femme. Elle efface bien de tristes ardoises et ouvre à tant de possibles. Bienvenue, Jour de Commencement. » A. C.

En s’installant aux tables, les clients jettent des coups d'œil curieux aux cahiers et à leur contenu. Alex les observe à la dérobée. Comme ils lisent, il voit apparaître sur leur visage le même plaisir que celui qu’il a ressenti en déchiffrant le cahier égaré par le client troublé. Certains se lèvent pour lire d’autres cahiers. Ils sourient. Ils ont compris. Ils prennent un stylo ou un crayon, écrivent la date et, en dessous rédigent quelques lignes, griffonnent un dessin.

Il naît au ventre d’Alex une impatience, une ardeur fervente. Une pudeur aussi. Il attend que son café soit désert pour lire ce que ses visiteurs ont inscrits dans les cahiers. Son cœur se dilate : il gagne en hauteur, en largeur et profondeur. La récolte est goûteuse. Il se sent incroyablement riche.

***

« Le cahier rouge, dans lequel il avait tenu son journal intime et livré ses pensées les plus secrètes, n'avait aucune valeur marchande ; il aurait cependant donné toute sa fortune pour le retrouver. »


Michèle Rodet

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