dimanche 13 octobre 2013

La lessiveuse

( texte composé sur le thème 25, autour du mot réserve )

Je suis en fer. J’ai été acquise il y a environ vingt ans et depuis ce temps-là, je prends place à la droite de mon utilisatrice. Je la vois donc vieillir doucement mais sûrement et je suis le témoin direct de ses états d’âme. C’est dire si j’en ai mis en réserve des choses ! Un matin, j’ai vu atterrir en pluie fine des morceaux minuscules que j’ai remis bout à bout et je me suis dit que c’était touchant :

L'été est passé
C'était prévu
L’été est passé
Sans imprévu
L’homme que j’aime est là
Dans un là où il n’est pas
L’homme que j’aime est là
Même s’il n’est pas là
S’il était là, je ne vivrais pas
Dans la crainte qu’il ne soit plus
S’il était là, je ne vivrais pas
Dans la crainte qu’il ne m’aime plus
Comme déjà il n’est plus
La crainte est superflue
Comme déjà il n’est plus
Il ne partira plus
L’homme que j’aime est là
C’est ainsi que je l’aime le plus
Le temps a passé
C’était voulu
Et naturellement, le corps s’est tu.


Si je cherche bien dans mes réserves, je vais peut-être bien trouver des indices qui me permettront de comprendre ce qu’elle n’arrive pas à recracher. Les voici : Romeo ; enjambé ; portail ; plus revu ; hachée… Comme je la connais un peu, malgré sa réserve naturelle, je crois qu’elle a dû dire les choses ainsi :
 
L’homme que j’aime
Celui qui ouvre, orne et offre
Celui qui est enchâssé dans mon coffre
Dans mon lit est venu
Ce Romeo d’un soir
Mon portail a escaladé
Ma fenêtre a enjambé
Mon début de nuit a illuminé
Puis je ne l’ai plus revu
Ensuite j’ai été ivre comme si j’avais bu
Incohérente comme Ubu
Hachée de l’intérieur, hachée menu
Persuadée que je ne le reverrai plus
En tout cas pas en tant qu’amant
Parce que le sexe ne comprend pas plus qu’avant
Cet homme qui envahit mon espace critique
Puis se tire et se terre comme un manant
Me prive et me rive au souvenir obsédant
De ses départs précipités et acrobatiques.


C’était donc cela ! Vers la mi-mai, j’ai en effet reçu un objet ressemblant à un doigt de cellophane que ma maîtresse a tenu quelques instants entre ses doigts, retourné pour voir ce qu’il y avait dedans, senti, contemplé comme une relique. Puis, pour couper court à tout épanchement, elle l’a jeté sans réserve comme on se détourne d’un objet rappelant l’inanité des choses. Brisure du non-événement, de l’évanouissement, de la stridence de l’absence.

Mais moi qui ai une mémoire d’archiviste, la seule chose que je peux dire c’est que j’aimerais accueillir des choses plus gaies. C’est déprimant à la fin de ne posséder que des effiloches de plaisir fugace, des bribes de désir laissé en suspens, des morceaux de désespérance, des coupé-collé de vengeance, des envies bâillonnées, du manque à tire-larigot…

Ou alors ce n’est plus une poubelle de quarante centimètres de hauteur qu’il faudrait mais une lessiveuse. 

Mariji Cornaton
 

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