dimanche 6 octobre 2013

Journal intime mon amour

( texte composé sur le thème 24, autour du mot égaré )

Bien sûr, ce journal intime n’avait aucune valeur marchande. Il n’aurait d’ailleurs jamais pensé à le monnayer et cette pensée lui rappelait la haine passagère éprouvée à l’encontre d’une voisine qui s’enquerrait de la façon dont il occupait ses loisirs et qui lui avait lancé : « Et ça vous rapporte quoi d’écrire ? ». Tellement décontenancé par ce lien linéaire entre son activité favorite et le concept de rapport, il lui avait répondu : « Ben rien…!! ».

Si donc son journal intime n’avait aucune valeur marchande, au vu des conséquences observables liées à sa disparition, il devait en avoir d’autres. Il avait perdu la parole, perdu le sommeil, perdu le sens de l’organisation, incapable de mettre sur pied un plan de recherche cohérent et logique, perdu l’espoir, tellement convaincu qu’il ne le retrouverait pas, perdu la confiance, pas loin de penser qu’un de ses proches, jaloux du temps soustrait à la vie de famille, le lui avait volé, caché, peut-être brûlé.

C’est dire la valeur de cet objet. Il accompagna l’énoncé du mot "objet", d’un signe de dénégation de la tête pour exprimer l’écart ressenti entre la portée symbolique de ce qu’il avait égaré et son support. Il admit à contrecœur et à bout d’arguments qu’objectivement pour n’importe quelle autre personne, son journal intime pouvait être aussi un objet, tangible, concret, matérialisé, "perdable". C’est ce dernier qualificatif qui le mit à bout d’arguments : dans la mesure où il est "perdable", c’est un objet. Avait-il d’ailleurs un jour envisagé de le perdre ? Certainement pas. C’est comme envisager de se perdre soi-même. Que quelque regard s’aventurât dans ses pages, oui. Mais il n’avait jamais pris de mesures particulières. C’était pour lui comme se confronter aux autres dans la rue, il était là, présent parmi les autres mais cela n’autorisait personne à pénétrer en lui, du moins sans permission. La personne qu’il laisserait entrer en lui serait choisie par lui, reconnue dans ce droit. Les autres ne verraient que sa couverture. Tel jour, il serait couvert en bleu, tel autre jour en gris. Rarement en rouge, sauf son écharpe.

Il lui était déjà arrivé de s’offrir des instants ambigus entre la griserie et l’effroi mais jamais comme aujourd’hui, il ne s’était trouvé devant ce trou béant habité de la seule certitude d’avoir égaré définitivement cet alter ego, ce double, ce miroir de lui-même, ce défouloir, ce dépotoir, cette béquille, cette soupape où il écrivait sans censure ses fantasmes, ses désirs, et décrivait en toute franchise tout ce qui lui arrivait sans avoir à se soucier d’un hypothétique lecteur.

Le retrouver lui aurait procuré la même joie qu’un nouvel amour, lui aurait rosi les joues, dilaté les yeux et élargi la bouche sur un sourire permanent. Sa fortune c’était cette réserve d’amour qu’il avait en lui et que seul son journal intime pouvait accueillir.

Mariji Cornaton

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