mercredi 23 octobre 2013

Cache-cache

( texte composé sur le thème 25, autour du mot réserve )

Je ne sais pas si vous le connaissez, moi je l’appelle l’homme à la barbe blanche. Personnellement je ne connais pas beaucoup de monde, et le peu de gens que je connais c’est par ouï-dire. Ouï-dire, c’est un mot qu’il aurait pu utiliser lui ; c’est un type comme ça, qui emploie beaucoup d’expressions vieillottes qu’on n’utilise plus. Sa passion c’est d’écrire. Tout ce qui lui passe par la tête. Des histoires à dormir debout la plupart du temps.

Le mois passé il a déménagé. Il avait trouvé du renfort pour l’aider : de la famille, des amis et même les voisins. C’était le grand chambardement dans la maison, je dirais même la pagaïe. Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai eu soudain l’idée de lui faire une farce, juste comme ça pour voir ce que ça faisait. Je me suis glissé derrière une grosse armoire et j’ai attendu. Bien caché sous une couverture noire il ne risquait pas de me trouver de si tôt. Ça n’a pas manqué, il s’est rapidement aperçu que je n’étais plus là et il a commencé à me chercher. Je l’ai entendu dire : « Où est-ce qu’il est passé ce con-là ? ». Bien sûr ça ne m’a pas fait plaisir de m’entendre traiter comme ça, et je crois bien que je me suis aplati un peu plus. C’est un type gentil, il ne ferait pas de mal à une mouche comme disent ses amis. Mais moi qui le connais bien je peux vous dire que gentil, oui, il l’est, certainement, mais il cache bien son jeu. Il me dit tout, sans réserves, et j’en sais long sur son compte. Parfois, je me demande pourquoi il me dit tout ça. D’autant plus qu’il doit bien se douter, que moi, si l’occasion se présente, je suis prêt à tout raconter au premier venu. Ça lui ferait les pieds, ça lui apprendrait à me traiter par-dessus la jambe.

Quand ils l’ont vu chercher partout, les autres ont voulu l’aider, ils se sont mis à chercher aussi, à tout retourner. Et là, j’ai bien vu que ça l’embêtait et qu’il n’était pas tranquille, parce qu’il avait peur que quelqu'un me trouve avant lui. Il se doute bien que moi, son histoire avec Nadine, si je la raconte à quelqu'un, je peux vous dire que ça va faire du bruit dans Landerneau. Tous les détails de ce qu’ils ont fait, comment ils se sont rencontrés, les rendez-vous dans les bars un peu louches, les petits hôtels, tout, je pourrais tout dire. L’histoire est croustillante et même moi, habitué à en entendre des vertes et des pas mûres j’en étais gêné pour lui. Et encore celle-là n’est qu’une histoire parmi d’autres, il m’en raconte tous les jours, banales parfois, et même sans intérêt. Parfois aussi, c’est tout simplement irracontable, l’autre jour, rien qu’à l’entendre je crois que j’étais tout pâle ; encore plus que d’habitude.


Par moments il me traite comme un moins que rien, il fait comme si je n’existais pas. Alors je ne me fais pas d’illusions, je sais qu’il me cherche un remplaçant. Il aura du mal à le trouver, mais quand il arrivera à la dernière ligne de la dernière page, il faudra bien qu’il le trouve ce remplaçant. Mais un cahier comme moi, broché, format A4, deux cents pages, papier velours, ça ne se trouve pas dans la première librairie venue.

Notal

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