mardi 6 août 2013

La Discorde

( texte composé sur le thème 23, autour du mot plat )

Retrouvez les épisodes précédents sur les pages : La Mutinerie (1), La Mutinerie (2), La Mutinerie (3), Le naufragé


– Bonsoir les matafs, ce n’est pas la joie ici ! Vous avez perdu votre solde ?

L’homme qui entrait dans la taverne roulait des épaules comme par gros temps. La main sur le chambranle de la porte pour tempérer le roulis qui s’était emparé de ses jambes, il attendait une réaction à sa plaisanterie ; elle ne vint pas.

Quatre loups de mer, chacun à sa table, mangeaient en silence. Ces marins-là ne rentrent plus en famille, lors des périodes où la flotte reste à quai.

À l’écart du quartier où la plupart des marins dispersaient leur paye jusqu’à l’ivresse, cette gargote recevait peu de clients agités.

– Tu ne devrais pas rester ici, dit une voix sourde.

Les regards se portèrent vers la table d’où était partie l’invective, puis vers la porte qui supportait toujours l’arrivant. Le gars qui avait parlé, visage penché vers son assiette reprit :

– Si tu viens pour la bagarre, pars. Sinon reste calme, il ne t’arrivera rien !

Le silence des autres marins, appuyé de regards peu avenants vers l’intrus, soulignait combien ces propos étaient partagés.

Au comptoir, l’homme saisit la kriek qu’il venait de commander et s’assit à la table de celui qui l’avait interpellé. La cuiller suspendue entre la bouche et l’assiette, le marin le défia du regard.

L’homme lança vers le patron :

– Le plat du jour s’il vous plaît !

Puis, à la cantonade :

– Y a-t-il des anciens de la Martiale parmi vous ?

Les quatre marins stupéfaits se dévisagèrent. Seul le matelot face à lui réagit :

– Que leur veux-tu aux gars de la Martiale ?

– Pas grand-chose ; je cherche un vieil ami.

– Tu sais bien qu’elle a sombré et qu’aucun n’est revenu, répliqua un autre près de l’entrée. Ton ami, tu peux l’attendre !

L’homme s’écarta pour laisser l’aubergiste poser son assiette et un pichet devant lui. Et, se tournant vers le dernier qui avait parlé, il revint à la charge :

– Justement si personne n’est revenu, comment sait-on si elle a fait naufrage ? Elle fait peut-être route vers une île paradisiaque. Ils auraient pu inventer cette histoire pour avoir la paix ; cela s’est déjà vu par le passé.

L’un de ceux qui n’avait encore dit mot, s’essuya fébrilement la bouche et dit :

– Tu as trop bu, et tu n’es pas d’ici. Tu sais, on se connaît tous dans ce port. Si tu as quelque chose à demander, exprime-toi au lieu de tourner autour de pot. Qui es-tu exactement ?

A son tour l’homme se frotta la bouche :

– En effet, reprit-il calmement, je reviens d’une campagne de deux ans dans le Sud. Au cours de mes escales, j’ai appris le naufrage de la Martiale. Elle n’a pas été coulée par des boulets, mais suite à erreur de navigation ; ce détail m’a intrigué. Il y a bien eu deux survivants. L’un d’entre eux fut recueilli par un navire ennemi, enchaîné à son propre radeau ! Marrant ! Non ?

Il se tut un instant. Une tension semblable à celle qui précède les abordages envahissait la petite auberge. Tous les marins étaient suspendus à ses lèvres. Quand soudain :

– Et alors, ça change quoi ? Canons ennemis, erreur de navigation ! Tu n’es pas sans connaître les dangers de la mer !! tonna le matelot qui avait parlé le dernier. Tu ne nous dis toujours pas ce que tu veux !

– Revoir un vieil ami, répéta-t-il.

– Et comment se nomme ton vieil ami ? reprit le marin en face de lui.

– Thomas. Le connais-tu ? Après sa libération, il est revenu chercher un embarquement ici.

Le marin vit une lueur de panique flotter dans le regard du tenancier.

– Si je comprends bien, ce vieil ami, tu ne l’as jamais vu ? ironisa son voisin de table.

– Non, jamais ! avoua l’homme.

– Alors ? Que lui veux-tu précisément ?

– J’aimerais qu’il m’explique pourquoi il était enchaîné à bord de la Martiale avant le naufrage. Je veux simplement comprendre, voilà tout. Et je crois qu’on pourrait bien s’entendre.

L’atmosphère s’épaissit encore et le tenancier lança d’un ton qui se voulait jovial :

– C’est l’heure, on va fermer ! La garde ne va pas tarder!

Comme l’homme s’apprêtait à se lever, son voisin lui empoigna vivement le bras :

– Admettons que ton Thomas ait survécu... Et que des gens d’ici le connaissent. Que voudrais-tu qu’on lui dise si d’aventure on le croisait ?

L’homme avança son visage presque à toucher celui de son interlocuteur, et sans sourciller il répliqua :

– Dis-lui que j’ai très une bonne affaire à lui proposer.

L’homme dégagea son bras avec force, et lança à la cantonade :

– La soupe est bonne ici, la bière bien tirée. Je crois que je reviendrai de temps à autre.

Puis il sortit dans la nuit.

Dans le lourd silence, les marins partirent un à un. Seul celui qui avait partagé la table de l’inconnu ne bougea pas. D’un geste sans âme l’aubergiste poussait le balai sur le sol. Soudain, il tourna la tête vers le marin toujours attablé :

– Thomas, as-tu parlé là-bas, quand tu étais prisonnier ? Je suis ton frère, tu peux me le dire.

– Non, je n’ai rien dit.

– Même à propos de la cargaison ?

– Arrête à la fin, reprit Thomas. On n'a jamais rien su de précis sur cette foutue cargaison.

Richard Peucelle

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