dimanche 21 juillet 2013

Le capucin

( texte composé sur le thème 23, autour du mot plat )

Le maire de Saint-André-en-Forêt, qui en était également le châtelain, avait invité ses amis à un repas de chasseurs. Cet événement annuel était comme le couronnement de la saison. On y faisait bonne chère, on y buvait sec. Entre les plats et au dessert, la tradition était que chaque convive conte ses exploits liés à la chasse au gibier local : faisans, lièvres, garennes et même sangliers. Chacun, avec emphase ou humour, évoquait sa chance ou sa malchance. Il faut dire pourtant que la modestie n’était pas de rigueur. Plus les histoires étaient "hénaurmes"… plus elles plaisaient.

Cette année, Monsieur le Maire avait un invité inhabituel qui n’était pas chasseur. C’était un de ses vieux amis, l’abbé Dayet, qui avait choisi de prendre sa retraite comme aumônier du Pensionnat Saint-André, plutôt que se dessécher dans la maison de retraite des vieux prêtres.

Quand le tour de table arriva à l’abbé qui aurait dû alors raconter sa "bien bonne", l’un des convives tenta de lui sauver la mise : 

– Quant à vous, Monsieur l’Abbé, tout le monde comprendra que vous n’avez pas d’histoire de chasse à nous raconter…

L’abbé Dayet sourit et lui répondit : 

– Détrompez-vous, cher monsieur, je m’en voudrais de ne pas satisfaire à votre bonne tradition. La chasse ne m’est pas tout à fait étrangère puisque, dans ma jeunesse, j’ai été en quelque sorte victime d’une histoire de chasse que, si vous le voulez bien, je pourrais vous conter.


C’est dans un silence intrigué que le vieux prêtre entreprit son récit :

– Il nous faut remonter nombre d’années en arrière, puisque ceci se passait pendant ce que l’on a appelé la "drôle de guerre". Vous le savez comme moi, les hostilités n’avaient pas suivi immédiatement la déclaration de guerre officielle. Les Allemands attendaient d’être encore en meilleure posture pour nous attaquer. Étant alors au séminaire, je fus mobilisé en septembre 1939 et affecté dans un régiment cantonné dans les Vosges. On me désigna – toujours l’utilisation des compétences, je suppose ! – comme ordonnance d’un capitaine. C’était un gros homme rubicond, la moustache roussie par les cigarettes et qui dans le civil était agent immobilier. Pour mon malheur, j’étais tombé sur un anticlérical très virulent, profitant de sa position pour chercher à m’humilier, me critiquant en tout : « Voyons l’abbé, ce n’est pourtant pas bien difficile de cirer convenablement des bottes ! Que diable vous apprend-t-on au séminaire ? ». J’avoue qu’encore jeune, je n’étais pas habitué à supporter de telles avanies. Tout ceci me blessait profondément.
Le capitaine vivait mal l’inaction de la "drôle de guerre", durant laquelle nous attendions l’arme au pied. Il avait la passion de la chasse et enrageait de ne pouvoir s’y livrer. Un jour, n’y tenant plus, il emprunta un fusil à l’armurerie. Deux heures après, il revint hilare, balançant par les oreilles un superbe lièvre. Il le jeta sur la table en disant : «  L’abbé, te voilà un compagnon. Dans notre jargon de chasseurs nous appelons capucin un lièvre. Un abbé et un capucin, vous êtes faits pour vous entendre ! Tâche de bien me l’accommoder, pour dimanche, le jour du Seigneur. J’inviterai quelques camarades officiers. »
Le jour dit, j’apportai sur la table la marmite fumante. Déjà le capitaine se rengorgeait dans l’attente des compliments. Les têtes se penchèrent. Je levai le couvercle d’un geste cérémonieux. Stupéfaction générale : le lièvre, dans sa belle fourrure couleur robe de capucin, flottait sur l’eau bouillante. Je ne l’avais, bien sûr, ni vidé, ni dépouillé.


Passés les exclamations et les rires, le maire interrogea son vieil ami :

– Comment cela s’est-il terminé ? Nous attendons la suite avec impatience.

– Dès le lendemain matin, je dus faire mon paquetage, muté dans une compagnie qui accueillait les fortes têtes… Et puis, ce fut la retraite, la démobilisation, mon retour au séminaire.

– Et le capitaine, savez-vous ?

– Tué. Dès le début de l’offensive allemande. « Ils l’ont tiré comme un lapin », m’a-t-on dit. Pauvre homme… Dieu ait son âme.

GP

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