lundi 8 juillet 2013

L'accordeur

( texte composé sur le thème 22, autour de mosaïque )

Le verre en cristal, comme sous l’effet d’un souffle, vola en éclats qui retombèrent pour former une mosaïque sur la nappe damassée. Mystère des sons mis en résonance avec la structure du cristal.

Ma grand-mère possédait cette particularité avec sa voix si étrange et si chantante de briser le cristal. J’avais assisté à ce phénomène et depuis ce jour, elle avait pris dans mon imaginaire une place entre les magiciennes et les fées. Elle était restée veuve de bonne heure et comme c’était fréquent à la campagne, elle n’avait pas quitté ses vêtements de deuil. J’aimais sa silhouette aux épaules étroites légèrement voûtées contrastant avec celles de mon père à l’allure de géant, allure parfois trompeuse où la faiblesse se glisse ironiquement. Dès que les grandes vacances commençaient, mes parents occupés par leur travail me confiaient à ma grand-mère. J’étais heureux de ces moments de tendre connivence et je les attendais.

J’arrivais par le Satos, un vieux car qui continuait ses tournées malgré la part grandissante des automobiles, portant ma petite valise. Ma grand-mère m’attendait à l’arrêt. A pied, nous rejoignions sa maison entourée d’une haie sempervirente de fusain aux feuilles craquantes et arrondies. Elle ouvrait la grille et nous passions dans le jardin. L’arôme puissant du chèvrefeuille se mêlait à l’odeur compliquée des roses. Près de la porte d’entrée, une sorte de sphinx montait la garde, les yeux mi-clos. Dès que nous avancions dans l’allée, il se dressait, s’étirait, bombait le dos, puis venait se frotter à mes jambes à la recherche des papouilles et des caresses dont je le gratifiais.

« Tiens donc, riait ma grand-mère, Câline abandonne la chasse à la bergeronnette. Les petits n’ont pas encore quitté le nid, là-bas dans la haie près du sureau. »

Dans la salle, je retrouvais la grande horloge qui sonnait les heures, le piano et le buffet qui me fascinait. Des objets hétéroclites se côtoyaient, disposés là. Photo de grand-père, globe de verre protégeant une fine couronne, os de seiche peint, miroir, opaline crème, voilier dans une bouteille, soldats de plomb. Ils me tenaient compagnie les jours de pluie. Le bateau prenait la mer en compagnie des soldats peints par mon grand-père pour son fils.

Grand-mère me conduisit à ma chambre, voisine de la sienne au premier étage. Elle avait laissé la fenêtre ouverte mais la pièce sentait un peu le renfermé. Elle rangea mes affaires dans l’armoire à côté des draps et des serviettes. De la croisée, on avait une vue sur la maison d’en face où habitait mon ami Jojo. Surprenant mon regard, elle murmura :  « Les vacances, pour Jojo, c’est pas pour maintenant. Sa mère a eu un accident. Elle s’est encoublée dans l’escalier de la cave. Elle doit encore rester alitée malgré les médicaments et l’acupuncture. Il aide à tenir le magasin. »

Avec mon ami, je ne connaissais pas l’ennui. Il me faisait découvrir ce que mes yeux de citadin ne percevaient pas. Voyant peut-être ma déception, ma grand mère m’annonça la visite de l’accordeur, un certain Monsieur Harrison, un nouveau voisin.

« Le piano a besoin d’être accordé… Monsieur Harrison aura du travail… Et toi ? Est-ce que tu n’aimerais pas profiter des vacances pour commencer à en jouer ? C’est à ton âge que ton père a débuté. »

J’avais plus d’une fois demandé à jouer de l’instrument. Ma demande avait été repoussée. J’étais trop jeune. Qui me donnerait des leçons ? Ma grand-mère allait-elle s’instituer mon professeur ? Elle sortait de temps en temps une partition et jouait un morceau. Parfois jouant, elle me disait :  « Entends-tu l’orage, et maintenant la pluie… » Je suivais des yeux ses mains sur le clavier puis regardais mes doigts malhabiles.

Monsieur Harrison arriva le jeudi, avec sa mallette de cuir. Ma grand-mère ne parut pas surprise. Elle s’était même, semble-t-il, préparée à cette visite. Elle avait passé à son cou une chaîne en or, entouré ses épaules d’un grand châle indien offert par mon père et qu’elle portait rarement.

Monsieur Harrison la salua puis découvrant ma présence : « Bonjour, mon grand, content d’être en vacances ? me dit-il avec un léger accent anglais en me tendant sa large main. Viens, on va ouvrir ce bon vieux Gaveau et lui redonner de la couleur. »

Je le suivis jusqu’au piano tandis que ma grand-mère s’éclipsait. Il commença à démonter le corps de l’instrument, laissant apparaître l’ensemble des cordes, des marteaux couverts d’une sorte de coton, en réalité du feutre comme je l’appris. Puis il commença à taper sur les touches presque sauvagement à la recherche du son, resserrant les cordes lorsque c’était nécessaire. Ce travail têtu achevé, il se lança dans une improvisation endiablée qui fit accourir ma grand-mère. Il était beau ainsi penché sur le piano malgré son nez proéminent qui le faisait ressembler à un clergyman. Nous attendions elle et moi qu’il ait terminé. Enfin se tournant vers nous, il assura que le piano était comme neuf puis ajouta : « Depuis que j’ai pris ma retraite, cela me distrait d’accorder… » Ma grand-mère le convia à prendre le thé. Je les laissais pour courir au jardin vers diverses entreprises.

Le jeudi serait le jour de Monsieur Harrison comme je le constatais. Je n’avais pas noté, lors de sa première visite, la familiarité avec laquelle il se comportait désormais, une familiarité que ma grand-mère ne décourageait pas. L’arrivée de l’étranger coïncida avec un nouveau sentiment, le désir de retrouver mes parents. A présent leur absence me pesait. Mais ce qui acheva de troubler ma quiétude habituelle ce fut une scène à laquelle j’assistais malgré moi. Je jouais avec le chat, l’agaçant d’une brindille, entre les rhododendrons quand des rires attirèrent mon attention. Cela venait de la maison. Intrigué, j’approchais. Monsieur Harrison étreignait ma grand-mère et l’embrassait.

Sur le piano, le pied d’un verre en cristal tanguait, le cœur serré, j’attendais qu’il se brise.

MC2

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