jeudi 25 juillet 2013

Des hommes, des langues, une mosaïque (1)

( texte composé sur le thème 22, autour de mosaïque )

Le mercure grimpe si haut cet après-midi là que Lucie retire ses sandales. Bien qu’elle soit dans une salle d’attente et parce qu’elle poireaute depuis une demi-heure, ses pieds ne résistent pas à l’appel de la mosaïque turquoise. Elle goûte avec délice sa fraîcheur en examinant les autres patients. Lucie est une jolie quadragénaire, quoique ses grands yeux bleus soient trop souvent noyés de tristesse. Personne ne fait attention à elle. Chacun est tourné vers ses pensées. Cependant des visages se lèvent et des regards empreints d’une lueur d’inquiétude se croisent lorsque des gémissements ou des cris de douleurs fusent des pièces attenantes.

Le Dr Li, la soixantaine alerte et souple, exerce la médecine traditionnelle chinoise. Il a beaucoup de cordes à son arc : moxibustion, massage, prescription de substances mystérieuses - qu’il fait venir de Chine - et naturellement l’acupuncture.

Cela fait deux ans que Lucie le consulte. Il faut vraiment que son traitement soit efficace, car ses soins ne tiennent pas de papouilles. Le Dr Li ne donne pas dans la tendresse. C’est un pragmatique : loin de dispenser des caresses, il n’hésite pas à faire souffrir. Ni les larmes de ses patients, ni leurs plaintes, ni leurs cris de douleur ne l’arrêtent.

Le Dr Li parle peu. La première fois que Lucie était venue, elle avait préparé son topo, comme on le fait en France pour une première consultation. Elle n’avait pas prononcé deux mots qu’il l’avait interrompue d’un « Ici, moi docteur, moi savoir ! » avec un accent à couper au couteau, mais tout en l’observant attentivement. D’une main légère, il avait pris son pouls, lui avait fait tirer la langue. Puis, lorsqu’elle avait de nouveau voulu parler, il lui avait coupé la parole, « Toi, respirer ! » lui montrant comment faire.

Bref, consulter le Dr Li revient pour Lucie à pénétrer dans un autre monde, un monde où le langage parlé est relégué au statut de perte de temps. Ou de brouillage de longueur d’onde. C’est du moins ce qui lui paraît.

Il faut trouver d’autres moyens pour entrer en relation avec ce diable d’homme.

Tandis que la salle d’attente se remplit, Lucie se lève pour contempler une photo de groupe fixée au mur. Son nom est appelé. Elle se rechausse en hâte et suit la jeune femme qui l’introduit dans le cabinet du Dr Li. Il l’observe, tâte son poignet, lui fait signe de tirer la langue, puis de se déshabiller et de grimper sur la table de soin. Lucie jette des regards mi-curieux, mi-inquiets aux aiguilles longues comme le bras que le docteur prépare. Il revient vers elle et appuie sur son foie. Elle écarquille les yeux. Il lui dit : « Foie : organe sempervirent », c’est du moins ce qu’elle entend. Pour ce qui est de comprendre, il lui faudra attendre de consulter un dictionnaire… Puis il lui montre les aiguilles et touche des points sur ses bras et ses jambes. Il la regarde droit dans les yeux en la piquant : « Moi accordeur, toi respirer ! Fort ! ». Lucie blêmit, ferme les yeux, se concentre sur son souffle. Lorsque tout devient silencieux autour d’elle, elle les rouvre. Des larmes s’en échappent. Elle déteste les piqûres. Une forêt d’aiguilles s’encouble sur ses membres. Elle demeure ainsi une demi-heure, seule, perchée sur la table, comme une bergeronnette sur une branche. Sauf qu’elle ne risque pas d’être bousculée par une bourrasque. C’est du moins ce qu’elle pense.

En fait, elle ressemble plutôt à un porc-épic.

Le docteur revient, retire chaque aiguille rapidement en appuyant fermement sur sa peau avec du coton. Des larmes perlent de nouveau sous ses cils. Il se passe alors une chose inattendue. Le Dr Li prend une chaise et s’assied à côté d’elle, à la hauteur de son visage : « Moi avoir fait mal à toi ? » s’enquiert-il. Lucie hoche la tête.

« Alors toi me gifler ! »

Devant sa stupéfaction, il approche son visage, tend la joue, insiste :

« Gifle, là !

– Mais !? C’est pour mon bien que vous me faites mal ! Je ne veux pas vous donner de gifle.

– Toi trop gentille ! », rétorque-t-il d’un ton réprobateur en lui désignant derechef sa joue.

Lucie lui donne une petite tape, sans conviction.

« Ah ! conclut-il avec satisfaction avant de se retourner pour lui rédiger son ordonnance. Toi, revenir dans trois mois, quand médicaments finis. »

Lucie rentre chez elle, intriguée par ce changement dans leur mode de relation. Elle se demande pendant trois jours ce qui l’a déclenché, ne trouve pas de réponse, oublie.


Michèle Rodet

Lisez la seconde partie de ce texte sur la page : Des hommes, des langues, une mosaïque (2)

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