mardi 4 juin 2013

Le naufragé

( texte composé sur le thème 21, autour du mot chaîne )

Retrouvez les épisodes précédents sur les pages : La Mutinerie (1), La Mutinerie (2), La Mutinerie (3)


Assis sur le sol Thomas regarde ses jambes à l’endroit où son pantalon part en lambeaux, juste au-dessus de ses chevilles enserrées dans les fers. Il se recroqueville et amène ses genoux sous son menton dans un bruit de chaîne qui racle la pièce de bois à laquelle il est attaché. Un regard circulaire sur l’étendue d’eau qui l’entoure confirme ce que jusqu'à présent il peinait à croire ; il est probablement le seul survivant.

***

Il se souvient de son arrestation quand de l’escalier qui descendait du pont avaient surgi quatre hommes. Sous la menace de mousquets, ils l’avaient arraché du banc de la cuisine, où il liait connaissance avec Hugues, ce frère qu’il voyait pour la première fois.

Soulevé, Thomas avait franchi les marches comme un boulet puis atterri lourdement sur le pont. On l’avait emmené énergiquement vers l’écoutille qui menait à la cale, avant de lui passer les fers. Puis ses geôliers s’étaient retirés sans un regard. Les bruits de pas s’étaient estompés dans la coursive. Resté seul dans l’obscurité, Thomas n'entendait plus que le choc régulier des vagues contre la coque et le couinement des rats.

Peu après l’aube, la Martiale, fière goélette, avait heurté un récif. La coque s'était déchirée sur plusieurs mètres. Les hommes, divisés après la mutinerie ratée et ne parvenant pas à s'entendre pour réduire l’avarie, l’eau était entrée de toutes parts. Les voiles flottant au vent, la Martiale, qui voguait encore fièrement quelques minutes auparavant, s'était mise à couler lentement.

Thomas, enchaîné à fond de cale, avait échappé à la pendaison avec les mutins. Probablement l’avait-on oublié dans la confusion qui régnait à bord. Il avait entendu la longue plainte de la coque contre le récif et perçu le mouvement inhabituel du navire avant qu’il s’immobilise. Il n'avait pas saisi tout de suite ce qu’il se passait. Des coups de hache, accompagnés de cris, résonnaient de tous côtés. Thomas avait alors compris que l’on confectionnait des radeaux de fortune. Et il avait pris peur. Réjoui qu’on oublie de le pendre, il s’angoissait à l’idée que cet oubli le fît périr, piégé comme un rat.

L’eau montait dans la cale quand, dans un bruit assourdissant, le fer d’une hache avait éventré la porte de sa geôle. Hugues arrivait pour le délivrer. Malheureusement la hache n'avait été d’aucune utilité contre les lourdes chaînes qui entravaient ses membres. Sans un mot, Hugues avait taillé dans le chêne tout autour du prisonnier, pour confectionner un radeau avec la poutre où il était enchaîné.

***

Thomas dérive depuis deux jours. La plupart des hommes se sont entre-tués dans la panique du naufrage, les autres se sont noyés ou ont flotté et disparu dans d’autres directions. L’océan a heureusement retrouvé la sérénité de son mouvement perpétuel.

Il évalue sa situation. Il a échappé à une pendaison, à un carnage et à la noyade ; pourtant ses chances de survie sont minces. Enchaîné à cette pièce de bois qui risque de se retourner à tout moment, il sait ses heures comptées. Il n’a rien avalé depuis deux jours. Son seul espoir est qu’un navire passe par là en plein jour, le voit et daigne le prendre à son bord. Encore lui faudra-t-il expliquer pourquoi il était aux arrêts.

Bien qu’à l’air libre, il éprouve un sentiment de solitude bien plus grand que lorsqu’il se trouvait à fond de cale, le plus difficile étant de n’avoir personne à qui parler. La nuit, il s’est assoupi à plusieurs reprises mais il a été réveillé par la position inconfortable sur le radeau. Les larmes aux yeux, le regard perdu dans les étoiles, il se remémore les chaînes de montagnes de son enfance et la ferme familiale où son vieil oncle racontait ses aventures de marin. Ces récits qui l’avaient incité à s’embarquer à son tour lui reviennent en mémoire. Au décès de l’oncle, il avait hérité de sa montre gousset au couvercle incrusté d’un magnifique voilier. Des heures durant Thomas, enfant, s’était ainsi évadé dans des aventures imaginaires, le regard plongé dans cette gravure, tenant la montre au bout de sa chaîne.

Le jour décline. Une fois de plus Thomas aperçoit une voile à l’horizon. Il se raisonne : son imagination troublée par les privations enchaîne les hallucinations. Il détourne le regard. Pourtant, cette fois, une chose semble différente. Il scrute à nouveau l’horizon : le même point grossit à vue d’œil : un bateau fait route vers lui ! Il explose de joie, pousse des cris stridents. Ses chaînes l’empêchent de se lever pour effectuer de grands gestes, mais son corps est parcouru de frissons. Il décide de se calmer, de peur de faire chavirer son radeau ; à cette distance le bateau ne peut le croiser sans le voir !

Deux heures plus tard le navire s’impose à quelques encablures. Il bat pavillon ennemi. Il sera leur prisonnier et restera aux fers encore longtemps, mais il vivra ! Et ces hommes-là, quel que soit le sort qu’ils lui réservent, il les aime comme jamais il n’a aimé quiconque auparavant.

Richard Peucelle

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