dimanche 2 juin 2013

La mosaïque de Pan

( texte composé sur le thème 22, autour de mosaïque )

Ce fut en descendant vers le lac, en quête de cette fameuse mosaïque romaine, que je me tordis la jambe gauche et ressentis une douleur à la hauteur de la hanche. J’étais puni de ma tentative de jouer à l’archéologue amateur et repassai péniblement sous les barrières qui ceinturaient le chantier. Une demi-heure plus tard, j’étais de retour chez mes amis à Jussy.

Dans les jours qui suivirent, sur l’insistance de Pierre, mon hôte, je consultai son médecin, qui m’expédia chez un radiologue, qui confirma son diagnostic de cruralgie.

J’étais en vacances, je pris donc mon problème avec philosophie et, sur les conseils d’un ami de Pierre et Joséphine, auteur du roman à succès « La vérité sur l’affaire Harry Quebert », je me rendis chez un ostéopathe acupuncteur. Le praticien n’eut pas recours à l’acupuncture ; il se contenta de ce que j’appellerais de véritables papouilles sur tout mon corps, douces caresses qui me donnèrent la chair de poule, et que le manipulateur accompagna de considérations sur mon excellent état de santé.

Il faut croire que l’homme était magicien, car deux jours plus tard je ne ressentais plus rien, et toujours en cachette, je retournai vers ce coin escarpé du rivage, où cette fois je réussis à prendre une photo de la partie émergée de la mosaïque.

En revenant vers le chemin d’accès, je me perdis dans la forêt touffue d’arbres sempervirents inconnus qui bordaient le lac. Le ciel se couvrit alors, le vent se mit à souffler une plainte harmonieuse, comme si un accordeur céleste avait réglé la tension des hautes branches. Lorsque j’aperçus une trouée qui révélait le chemin, je me mis à courir et m’encoublai dans un tas de feuilles mortes, qui amortit ma chute. Le visage enfoui dans un magma verdâtre, je récupérai mes lunettes et les installai sur mon nez au moment où la silhouette effilée d’une bergeronnette à longue queue – sans doute irritée par ma présence maladroite et bruyante – passa au dessus de moi en direction de la route.

Avec la vive sensation d’avoir échappé à un lieu maudit, défendu par la présence de Pan, furieux de mes intrusions, je me mis au volant de ma voiture sur lequel je laissai une légère traînée sanglante : je m’étais coupé avec une herbe folle blottie dans le piège que m’avaient tendu les dieux sylvestres.

Je sortis de la boîte à gants la trousse de secours que mon épouse vérifiait à chaque voyage. Après avoir désinfecté la plaie avec un coton imbibé d’alcool, je mis un pansement et n’y pensai plus. Puis je filai à vive allure le long du lac, persuadé que j’étais pourchassé par les forces hostiles qui m’avaient une fois de plus éloigné de la mosaïque mystérieuse. Lorsque je fus de retour chez mes amis, dans la tiédeur de leur foyer helvète, mes fantasmes s’évanouirent et je fus submergé par l’arôme subtil d’un gâteau à la rhubarbe et au miel qu’un courant d’air, venu de la cuisine, fit traverser la maison de part en part.

Jack Chaboud

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