jeudi 13 juin 2013

Dernier accord

( texte composé sur le thème 22, autour de mosaïque )

On pénètre dans cet immeuble cossu de l'impasse des Bergeronnettes en franchissant d'abord un portail ouvragé. Avant d'atteindre la montée d'escalier, il faut faire quelques pas dans un hall dont les parois sont recouvertes de carreaux formant une mosaïque tape-à-l'œil et compliquée avec entrelacs et oiseaux stylisés. Dans un coin, haut perché, l'objectif d'une caméra paraît incongru. Enfin on distingue tout au fond, dans la cour, un riche agencement de plantes sempervirentes et des massifs de fleurs : de subtils arômes parviennent jusqu'à la porte où se trouve le tableau d'appel par interphones.

Madame B., gardienne de l'endroit, prisant fort le jardinage mais jamais trop pressée pour le ménage, entreprend ce matin, à son allure, l'ascension dans les étages. Elle perçoit un miaulement familier. Sur le deuxième palier, sous la plaque rutilante où l'on peut lire « Cœurs Accords », la brave femme dispense à un superbe siamois impatient quelques papouilles sous la gorge puis une longue caresse sur tout le dos qui se voûte de plaisir. Elle s'aperçoit que la porte de l'agence dirigée par Monsieur K. n'est pas verrouillée ; alors, inquiète, elle se décide, entre dans l'espace de réception, à la sobriété contemporaine, et suit le chat qui traverse un coquet salon d'attente avant de se faufiler dans le bureau entrouvert. Lorsqu'elle découvre, étalé sur le tapis persan, le corps du patron que lèche avec application son matou, la concierge pousse un cri de terreur et, se sentant soudain les jambes en coton, s'encouble dans les chaises « design » de l'antichambre. Elle s'effondre ; le temps de reprendre ses esprits, elle pioche enfin son portable au fond d'une poche et compose le 112.

Les premiers policiers dépêchés sur place se rendent compte que Monsieur K. a été assassiné, piqué en plein cœur à l'aide d'une aiguille fine et pointue, « dans le genre de celles qu'on utilise dans les cabinets d'acupuncture », précise un peu plus tard le médecin légiste, « mais pas sûr ! »... En effet, l'arme du crime a disparu. Le commissaire en charge de l'affaire, un vieux célibataire, ami de la victime et accessoirement aussi son client, a vite fait de résoudre l'énigme. Il visionne les enregistrements de la caméra située dans le hall et fait tirer un agrandissement photo de la dernière visiteuse de la veille ayant sonné à l'interphone de l'agence. Madame B. qui connaît tout le monde en ville, l'identifie aussitôt. C'est une modiste entre deux âges qui travaille dans le quartier, rue des Alouettes : Mademoiselle X. ! Appréhendée dans sa boutique par deux inspecteurs de la brigade, celle-ci avoue rapidement... Elle a tué, par dépit, en fait avec une aiguille à chapeau, l'entremetteur incapable qui se disait « accordeur » de cœurs et se vantait de n'avoir jamais échoué en un demi-siècle. Avec elle il n'avait pas rempli sa part du contrat, il ne lui avait trouvé aucun homme acceptable : Monsieur K. devait être puni !

Lorsque Mademoiselle X., sous bonne escorte, arrive sur les lieux du crime, Madame B., les policiers et le médecin toujours sur place assistent à une étrange scène : la modiste et le commissaire, mis en présence, semblent dès le premier regard comme subjugués l'un par l'autre. On devine entre eux une incroyable harmonie. C'est le coup de foudre pur et simple, comme une ultime rencontre qu'aurait orchestrée Monsieur K. pour ponctuer sa carrière, au prix de sa propre vie... En quelque sorte son dernier accord !

 MF

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