mercredi 3 avril 2013

Prends garde à Ggar !

( texte composé sur le thème 19, autour du mot gare )

Garance entra dans la vie sans crier gare, par un jour de décembre frileux, dans une gargote désaffectée en bordure de Garonne. Ni son père Garikaï, émigré de la solaire Garoua, ni sa mère Margaret qui, encore un peu hagarde, enveloppa d’une étoffe garance cette prématurée, menue et gargouillante, qui venait de lui échoir, ni son père, ni sa mère, donc, n’aurait pu garantir que l’enfançonne mènerait un jour grand train. Nul augure ne devina, dans les graciles grimaces de l’angelote, l’empreinte de la garçonne enjouée, de la joviale garce, qui gravirait les strates sociales, sans trêves ni repos.

Alors gabarrier pour un patron marin devenu grabataire, Garikaï  attendait la Grâce Étatique, sous forme de « Papiers dûment visés, estampillés, craché-juré, cochon qui s’en dédit », qui l’autoriserait à exercer sur le sol français son métier d’orthophoniste, mention GAR (Gériatrie Ambulatoire Répétitive), diplôme chèrement obtenu à l’Université de Ghardaia.

Garikaï avait tenté plusieurs fois de traverser la Manche, la Grande-Bretagne étant friande de spécialistes GAR. Ferry, hovercraft, Eurostar, coque de noix, rien n’y fit : les garde-côtes zélés ne l’épargnèrent pas. Il tenta la grande traversée à la nage, se disant que seuls les téméraires seraient salués d’un « Welcome ! ». A trois cents mètres de la côte, une étrange bouée claire se mua, alors qu’il approchait, en un bonnet de bain blanc piqué de gardénias. La jeune femme en-dessous avait un visage de gargouille rougie. Margaret, en vacances à Calais, se noyait. Garikaï la sauva. En peu de temps ils furent sur la grève. Elle ne respirait plus. Habile, il lui fit faire d’efficaces et gracieux gestes de bras. Elle évacua à petits jets quelques âcres algues grasses, toussa, grasseya, retrouva sa naturelle et anglaise pâleur. Ainsi débuta leur amour.

Garance naquit donc d’un père africain sans papier et d’une anglaise, née aux environs de Trafalgar Square, en rupture de ban. Elle reçut pour prénom la couleur d’une étoffe teinte par sa grand-mère garouane et pour hochet une cuillère d’argent brisée. Jamais elle ne connut ses ingrats grands-parents britanniques.

Son enfance fut nomade, au gré des emplois de son père, qui finit garagiste dans un hangar près du viaduc de Garabit. En dépit de leur dénuement, ses premières années furent d’un bonheur sans égal, portées par les solidarités cachées de la France des exclus, entre garnis douteux, belle étoile, squats et campements. Les égards de ses frères égarés lui firent un cocon serein.

Ils croisèrent un jour la route du cirque Garcimore, tirant cages et caravanes dans les courbes hasardeuses d’une route secondaire hivernale. Deux lions frères y claquaient des dents. En hommage à leur lointain géniteur sauvage des hauts plateaux désertiques, ils avaient été nommés Ho et Ggar. Garance s’enticha de Ggar. Elle s’endormait le soir entre les pattes du félin, apprit figures et numéros, devint dompteuse émérite, grande manipulatrice de garcettes à la volée. Plus tard, entre les bras d’Edgar, le trapéziste volant, elle s’initia à d’autres tours de très haute voltige. Naquirent deux garçons : Garfield, dit La Garenne, pour ses dents en avant et ses longues oreilles, et Iyengard, dit Le Désossé, l’Homme Caoutchouc, future vedette de la Piste aux Étoiles.

Grâce à ce fils vedette, Garance fit fructifier son sens inné de la garcerie pour graviter dans les médias. Reine des jeux télé, son succès lui valut une notoriété tardive, garnit sa poitrine d’une rosette Arts et Lettres et garantit à vie sa carte Master-Gold.

Pour assurer sa place au firmament des stars, elle fit appel à la meilleure biographe du moment.

L’Académie, enfin, fit inscrire en police Garamond gras, son nom au dictionnaire.

Garance s’éteignit à Garges-lès-Gonesse, un soir de décembre, les pieds au chaud sous la pelisse tannée de Ggar.

Hélène Massip

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