mardi 2 avril 2013

L'Atlantide

( texte composé sur le thème 19, autour du mot gare )
Lorsque ‘’Sur les bords de la Gartempe’’ est paru, Edgar était en mission scientifique dans le Hoggar pour mettre à l’épreuve une ultime fois l’hypothèse de Pierre Benoît, selon laquelle l’Atlantide aurait été une île située en plein milieu du Sahara, anéantie au cours de la Préhistoire par un retrait brusque de la mer et non engloutie comme d’autres le prétendent par un quelconque raz de marée. Il n’était pas loin de conclure que ces auteurs s’étaient gargarisés de mots sur une réalité que même Platon avait décrite comme une fiction à fort pouvoir vulgarisateur et restait interrogateur sur la pérennité de certains égarements.
Pour se ragaillardir de ces épreuves, il avait fait une halte à Ghardaïa dont il gardera longtemps la fragrance de jasmin et de gardénia, mêlée aux effluves s’exhalant des gargotes. Lors des trois heures d’attente à Alger, il avait revu les photos où il avait fixé les regards brûlants des Touaregs, le manège du garde-bœufs, ce héron d’Afrique qui picorait sur le dos des buffles, un cougar en pleine course, et une garouille, mesure de capacité utilisée en Algérie pour les grains et les fruits.
Il a découvert ‘’Sur les bords de la Gartempe’’ à l’aérogare de Roissy et la photo de couverture le fit plonger sans transition dans la fraîcheur de ses rives où il imaginait déjà le gargouillis d’un ru, l’arabesque d’un gardon et l’immobilité d’un ragondin montant la garde.
Malgré son front dégarni, il était impatient de découvrir avec quel regard Régine avait croqué son portrait, en espérant que l’impudeur dont elle était coutumière ne le mette pas dans l’embarras. Pourvu qu’elle ne parle pas du hangar ! Il acheta aussitôt un exemplaire et se cala dans un fauteuil du bar-lounge en mangeant un sandwich à la garniture épicée et en rêvant de la garbure qu’il allait déguster à son retour au Béarn. Le serveur lui demanda : sugar ? Et pourquoi pas garlic pendant que vous y êtes ? Nous ne sommes pas à Trafalgar Square !
Régine, elle, était poitevine ; Edgar venait en vacances chez sa grand-mère, la gardienne du temple, qui tempêtait souvent contre ces garnements et il gardait en mémoire l’émotion éprouvée à la vue du viaduc de Garabit, symbole du basculement au nord de la Garonne.
Régine vivait en symbiose avec la nature. Elle mangeait la vie à pleines dents comme les cerises bigarreaux. Et précoce avec ça ! Un jour, elle avait apporté de la margarine, en prétendant qu’en application abondante, elle piégerait les spermatozoïdes comme de la poix. La garantie n’était pas totale et elle avait oublié que sous l’effet de la chaleur, la margarine fondrait, ce qui en fit un excellent lubrifiant mais rendit le chemin qu’elle voulait barrer encore plus onctueux. Gare !... de Cherbourg direct pour embarquer sur un ferry en direction de Southampton.
Beaucoup dans le village la traitaient de garce. Edgar ne partageait pas ces opinions. A l’égard de ses valeurs, elle ne le choquait pas. Il n’en était pas de même de celles de sa grand-mère qui la fit dégarpir… non… déguerpir plus d’une fois de la maison. C’était une sauvageonne à la crinière de feu, svelte comme un sarment de vigne ; elle n’était pas faite pour une voie de garage ; il ne la voyait pas dans une vie de garnison et sa vie avec ses thèses, ses missions et symposiums, ses sauts d’une gare à l’autre comportait une dimension militaire qui aurait pu la décourager.
Lorsqu’elle se lança dans l’écriture et dans l’édition, il se porta garant. Lorsqu’elle eut des ennuis avec la justice puritaine pour outrage aux bonnes mœurs, il offrit la garantie de son statut de professeur d’université plus probante que celle du garagiste de Montmorillon. Lorsqu’elle se rendait à Paris, elle venait dans sa garçonnière, qu’il soit présent ou pas puisque son métier le portait aux quatre coins du monde. La dernière fois où elle est venue, il était à Kashgar, carrefour chinois des routes de la soie.
Platon a dit du fictif en le faisant passer pour réel. Régine disait du réel en le faisant passer pour fictif. Elle était dite romancière et Platon imposteur. La seule chose dont il ne voulait pas qu’elle parle, c’était du hangar. Ils avaient l’habitude de fumer le cigare. L’été 1953 a été très chaud et très sec. Il avait jeté son mégot par mégarde et la grange s’était enflammée comme une torche. Ils avaient fui très vite mais Régine avait laissé sa bicyclette bleue. Les gendarmes l’ont innocentée parce qu’elle ne pouvait pas être responsable des deux autres incendies : elle était en Angleterre. Et elle a eu le courage et la loyauté de ne pas dénoncer Edgar.
Alors que les ragots faisaient ressortir des algarades et des bagarres ancestrales, les gendarmes s’étaient rabattus sur un inconnu hagard mais il avait lui aussi un alibi, ce qui fait que le forfait n’a jamais été élucidé et tout le monde s’est mis d’accord pour en accuser la sécheresse excessive, et la réverbération du soleil sur les plaques de tôle.
Personne n’a pensé qu’un jeune homme de bonne famille comme Edgar pouvait avoir mis le feu à trois hangars, une première fois par accident et deux autres fois par fascination. Depuis, il allait brûler sa pulsion et sa culpabilité sous le feu du ciel dans les déserts.
Mariji Cornaton

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