lundi 22 avril 2013

La Mutinerie (3)

( texte composé sur le thème 20, autour du mot poisson )

Retrouvez les deux premières parties sur les pages : La Mutinerie(1), La Mutinerie (2)


Ensuite les hommes se dispersèrent ; resté seul à table le gaillard me dévisageait. Sans mot dire, je lui tendis une chope dont la mousse s’écoulait sur mes doigts. Il demanda :

– Où vis-tu à terre ?

Les premiers mots qu’échangent des marins touchent à leurs origines. A bord naissait une fraternité entre gars d’un même pays, créant une saine rivalité entre hommes de différentes régions.

– Ma famille vit dans le Nord, répondis-je.

– Ah ! Moi aussi ! Grandir dans le Nord, quelle chance !

Peu à peu la conversation s’anima. Nous oubliâmes les conditions de vie, la mutinerie et l’odeur de poisson, pour n’échanger qu’à propos de notre région. Nés dans le même village, des émotions surgissaient de nos mémoires ravivées, bientôt nous éclations de rire à l’évocation d’anecdotes connues de tous dans le village. Après quelques minutes une profonde amitié nous liait. Soudain ses traits s’assombrirent, il garda le silence quelques instants et, me dévisageant froidement il reprit :

– Connais-tu Goiro, le maréchal ferrant ?

J'éclatais de rire:

– Évidemment que je connais mon père ! Tu plaisantes !

Il conservait son air grave.

– Et Jeanne, tu la connais ?

– Oui, de vue, pourquoi ?

– Jeanne me mit au monde. On dit au village que le maréchal ferrant l’engrossa un soir après le bal ; bien après, il connut ta mère.

Abasourdi par cette déclaration je laissai lentement glisser ma chope d’entre mes doigts. Je cherchai mes mots quand deux officiers, mousquet au poing, surgirent dans le réfectoire suivis de deux matelots. Ils empoignèrent mon frère et l’emmenèrent sur le pont avant qu’il n’esquisse le moindre mouvement ; on le jeta aux fers. On ne m’inquiéta pas le moins du monde mais je ne dormis pas de la nuit. A l’aube, l’équipage terrorisé, assemblé sur le pont, assista au procès expédié des mutins. La condamnation tomba sans appel : pendaison à la vergue du grand mât. La gorge nouée je préparai le dernier repas de mon frère ce condamné.

Richard Peucelle


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