vendredi 15 février 2013

Réveillons (2)

( texte composé sur le thème 18, autour du mot nuit )

 Retrouvez la première partie sur la page : Réveillons (1)

Cette fin d’après-midi-là, Faridha avait longuement médité. Malgré ses soixante ans et des formes alourdies, son corps était encore assez souple pour supporter une posture qui, pour être simple, n’en sollicitait pas moins musculature et articulations. Rester assise en tailleur sur un tapis jeté au sol plus d’une demi-heure, infligeait à son dos, ses hanches, ses genoux et ses chevilles de douloureuses tensions ; elle prenait le temps de les reconnaître et de les accompagner jusqu’à ce qu’elles veuillent bien la laisser en paix.

Alors seulement, elle entrait en relation avec ce qui l’entourait. Aller vers le monde et l’accueillir chez soi, en soi, est l’attitude que Faridha avait trouvée pour poursuivre sa route depuis son veuvage et le départ de ses enfants. Sa route, son chemin, peu importe le terme dont on qualifie sa façon de concevoir la vie. Pour elle, rien n’était figé. Elle naviguait sur les méandres de son destin comme ils se présentaient. Elle acceptait tout de son destin, car s’il érigeait d’infranchissables montagnes sur sa route, elle savait qu’elle n’y était pour rien. Que la seule chose qu’elle avait à faire était de tracer une nouvelle voie, à sa mesure, et que le coup du sort, pour désagréable qu’il soit, lui permettrait aussi de gravir des hauteurs et de contempler le monde depuis des points de vue qu’elle n’aurait jamais imaginés sans ces intempestives interventions.

Car Faridha descendait de nomades, de ces clans qui vivent et parcourent le Sahara en vertu de leurs propres lois, au mépris des frontières et des politiques. De son peuple, elle avait tout appris de l’art de cheminer, de l’art de respecter et servir la terre ; cette terre qui offre de vous porter, de vous désaltérer et de vous nourrir ; cette terre qui s’offre à vos pieds. Avec tant d’humilité. Aujourd’hui, elle habitait en sédentaire une cité de la périphérie de Lyon. Pour elle, cela ne changeait rien : cheminer était une attitude intérieure. Elle pouvait donc demeurer fille de la poussière et du vent tout en habitant un HLM et sans renier son clan ni ses ancêtres. Qu’importe les circonstances, tant que la liberté est au rendez-vous. C’était ici que ses enfants avaient vu le jour et grandi, ce sera ici qu’elle achèverait sa vie. Si le ciel le voulait. Et bien que son statut de mère fût à présent bien peu sollicité par ses enfants, son puissant désir de soigner et de protéger était toujours vif.

Et, voici que depuis une semaine, sa méditation la conduisait immanquablement auprès d’un des pins dressés au-dessus de l’océan de béton, de verre et de métal qui engloutissait les abords du centre commercial de la Part-Dieu, ce pin qu’elle avait remarqué depuis longtemps déjà, car il avait été mystérieusement épargné : on avait négligé d’apposer la grille sensée le protéger sur le petit carré de terre, enchâssé dans l’asphalte, au milieu duquel l’arbre avait pris racines. Faridha y avait vu un signe et l’avait aussitôt interprété. Ce carré de terre oublié des hommes serait la part des dieux et des esprits, la part du ciel.

Cela faisait six ans à présent qu’elle passait seule le réveillon de Noël, se tenant à l’écart des vaines convulsions qui agitent la société à cette occasion. Cependant, ce soir-là particulièrement, elle désirait co-œuvrer au monde et à sa création. Unir en un geste le lieu de ses ancêtres au sien. Accomplir, en fille du vent et de la poussière, le culte dû à la terre qui les portait, qui la portait. Oh ! A sa mesure, naturellement, elle n’était pas prêtresse… Elle s’est levée lourdement, s’est étirée, a roulé et rangé son tapis. Puis elle est allée chercher son cabas et a commencé ses préparatifs, refaisant les gestes qu’elle avait déjà effectués les six années précédentes. Une lueur de joie passa dans ses yeux. Elle était fière de servir la terre, ravie d’en connaître les secrets. Elle mangerait en rentrant de ses fruits et ce sera fête.

Il faisait déjà nuit noire. Le froid enserrait la ville de ses mains glacées. Paisible, Faridha sortit : l’obscurité et la froidure jouaient en sa faveur. Les rues seraient désertes. Personne ne l’empêchera d’accomplir son geste. Un geste qui venait du plus profond d’elle-même, le geste d’une femme libre. Un geste qu’aucun suppôt de commerce ne lui avait suggéré et qui ne rapporterait rien à personne. Un geste symbolisant l’union des mondes. Un geste parfaitement gratuit.

Un geste, qu’est-ce que c’est ? Presque rien…

Michèle Rodet

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