vendredi 15 février 2013

Réveillons (1)

( texte composé sur le thème 18, autour du mot nuit )

A Lyon, en France, le 24 décembre 20..

Il est arrivé quelque chose, ce soir-là… Quelque chose dont j’ai été le témoin… Une toute petite chose, presque rien. Pourtant, avoir vu cela m’a fait du bien. Comme apaise un onguent appliqué sur une brûlure, rassurent des points de suture rapprochant les lèvres d’une blessure. Cela s’est passé durant cette période dont je ne sors jamais indemne et que je vois s’éloigner avec soulagement, la période pendant laquelle le vocable de « fêtes » est dévoyé sans pitié.

Ce soir-là, je rentrais de voyage. Triste et fatiguée, le corps douloureux, les articulations raidies et les yeux piquants de sommeil, j’avais quitté la gare de la Part-Dieu pour me rendre à l’arrêt du tram qui fait face au centre commercial, affublé mal à propos du même nom. Tout m’affectait : la lumière excessive, la bise glacée dont j’essayais de me défendre en me rencognant dans un abri bus, la froideur du béton, l’humidité qui suintait, la ville désolée… J’ai alors été saisie de l’un de ces intenses sentiments de solitude, durant lequel la conscience de la male heure s’élève à la dignité de compassion et se mute en supplication adressée à je ne sais quelle divinité.

C’est alors que j’ai aperçu un mouvement sous l’un des pins plantés entre les abris bus situés sur le trottoir d’en face. J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’une bête et mon regard s’est appliqué à discerner l’ombre qui se mouvait dans l’obscurité. Mais elle avait forme humaine. Peut-être un clochard ou une personne sans domicile fixe ? Mais non ! La forme semblait… jardiner ! Oui, jardiner ! A la mie nuit ! Au cœur de l’hiver ! En pleine ville !

Je l’ai vue nettoyer soigneusement le cercle de terre qui entourait le pied de l’arbre, rassemblant mégots de cigarettes et fragments de papiers dans un sac. Puis, avec un piochon, elle a aéré le sol. Ensuite, elle a tiré de son cabas des paquets ; elle en a sorti une boîte dont elle a disséminé le contenu sur la terre. Elle a arrosé à l’aide d’une bouteille, puis elle a développé trois coupelles pleines, qu’elle a disposées auprès du tronc.

J’ai entendu le chuintement d’un moteur et le tram est arrivé, se glissant entre la créature et moi. J’ai saisi ma valise et suis montée vivement dans la voiture, m’asseyant en sorte de ne rien perdre de l’objet de ma contemplation. La forme s’est redressée, a massé ses reins en observant son ouvrage. Elle a rassemblé ses affaires, les a ramassées dans son cabas, s’est reculée un peu et est demeurée là, sans bouger. Je me demandais ce qu’elle attendait, lorsque de petits oiseaux arrivèrent en voletant au ras du sol, qui vinrent donner du bec autour des coupelles. Bien que cela soit impossible, il m’a semblé entendre le froufroutement soyeux de leurs ailes.

Le tram s’est ébranlé. La forme s’est écartée un peu, pénétrant dans une zone de lumière. J’ai vu son visage. C’était celui d’une femme. D’origine étrangère sûrement, maghrébine peut-être car vêtue de long et coiffée comme on le fait sous ces latitudes. Le tram a amorcé une courbe. Je l’ai perdue de vue. Le visage de cette femme a imprimé ma rétine. Un visage éclairé par un léger et doux, très doux sourire, de ceux qui viennent d’un cœur miséricordieux et qui irradient depuis les yeux. Un visage lumineux, avec derrière, un pin florissant abritant des oiseaux, parmi des abris bus, du béton, des réverbères et d’autres pins rachitiques…

Michèle Rodet

Lisez la seconde partie de ce texte sur la page : Réveillons(2)

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