vendredi 4 janvier 2013

Off Courses

( texte composé sur le thème 9, autour du mot course )

– Madame Magret, je sors !
– Oui mon ami et couvre-toi bien, ne va pas encore attraper la mort, le printemps se fait tardif. Tu as mangé au moins ?
– Oui, le reste de blanquette était délicieux ! Tu sais où est mon chapeau marron, celui où je glisse mon cure-pipe dans le ruban ?
– Mais toujours à sa place, sur la lampe de maman que tu détestes, dans le couloir...
– Merci. Ah, heureusement que je t'ai... En dehors de la PJ et de mes drôles d'oiseaux, le quotidien m'est étranger...

***

Il était 22h00 et le coup de téléphone qui fit ressortir le commissaire après une journée pourtant bien remplie le laissait perplexe. Comment savoir si son interlocuteur était la personne annoncée. Combien de temps, déjà ? Quarante, quarante-cinq, bon sang, quarante-huit ans...!
La voix était précipitée, traînante, un léger accent de terroir avec curieusement des intonations anglo-saxonnes. Édouard Pitilut... La dernière fois qu'il s'étaient vus, c'était pour le mariage de la fille Baucin de La Bausse, une des plus grosses fortunes du bourg de Saint-Diacre. Parmi les enfants de chœur officiant à chaque cérémonie, ils étaient deux à vouloir s'échapper du village en souhaitant une vie aventureuse. Édouard voulait devenir jockey. Il avait donc réussi. Mais certainement pas en France car Magret, fréquentant parfois les bookmakers, n'en avait jamais entendu parler. Jusqu'à ce soir...

***

– Commissaire !
– Chut, on a dit discrétion, Février... Poste-toi sous le porche de l'académie de tango. C'est ouvert, ils sortent tard.
– Vous dansez le tango, patron ?
– Imbécile, ma nièce est professeur ici depuis quatre ans. Bon, j'ai rendez-vous au bar « L'Argentin ». Je suppose qu'il viendra à moi, j'ai aucune idée de l'état d'un Pitilut après un demi-siècle...


Le commissaire s'assit près du perroquet chargé de manteaux. C'est vrai qu'il faisait froid pour une nuit de printemps.


– Julius ?
– Oui.
En avril, ne te découvre pas d'un fil...
– C'est vrai que tu m'as lancé cette phrase de reconnaissance au téléphone... Mais je te reconnais parfaitement, tu n'as pas grandi. Tu permets que je te tutoie ?
– Ah, c'est malin, non je n'ai pas grandi. Ça a même été utile pour mon métier. Toujours aussi direct, Julius, pas méchant, mais brut de pomme. Un flic, quoi !
– Alors, tu as peur de quoi ?
– Oh, ça tient en peu de mots : Monhoncle !
– Ton oncle ? Il est encore de ce monde ce brave Ernest ?
– Hein ? Mais non, Gaëtan Monhoncle, le commissaire-priseur de la place des Vosges !
– Un drôle de coco !
– Justement. Nous sommes en affaires pour des parts de pur-sang. Tu sais qu'après mes dernières courses gagnées je suis devenu éleveur jusqu'à la mort de ma femme.
– Mais non, Édouard, j'ignore tout de ta vie. Tout ce que j'en sais ce sont les quelques mots que tu m'as crachés tout à l'heure au téléphone.
– Bon. Je t'explique le topo : jusqu'à ce que cette pauvre Mauricette...
– Mauricette ?
– Oui, enfin Marisa. Ma femme était anglaise. Ça la faisait rire que je l'appelle Mauricette. Donc, dès que j'ai dû prendre ma retraite du turf britton et international...
– Sauf en France. T'ai jamais croisé...

– Oui, j'étais sous contrat d'exclusivité pour un propriétaire ayant eu des indélicatesses avec l'État Français. Jamais pu parader à Auteuil, Chantilly... C'est le regret de ma vie. On s'était fait un beau pari avec Mauricette. Au début, de gros investissements et puis après, avec la confiance des acheteurs, ça roulait bien.
Jusqu'à cet accident... Depuis que je suis seul, j'ai accumulé emmerdes sur emmerdes. Mauvais placements, la déprime, l'alcool... J'ai dû vendre la propriété pour rembourser des dettes. Récemment, j'ai investi ce qui me restait dans un cheval prodigieux d'un ancien concurrent, les écuries Daugiaz en Haute-Savoie. Herculanum, un pur-sang bai de deux ans, très prometteur. Cette fripouille de Monhoncle s'est mis à moitié avec moi mais y a une rallonge et il refuse d'avancer la somme. J'suis coincé. Y veut me racheter 25% et je ne pourrai pas me retourner si le cheval est déficitaire...

Julius, j'ai besoin de toi, j'ai fait une connerie...

– C'est bien ce que j'ai cru comprendre rien qu'au son de ta voix au téléphone, Édouard ! Tu l'as mis où ?
– T'as compris ?
– Ne suis-je pas censé être le premier flic de France, comme on dit dans les gazettes ?
– Dans ma voiture, dehors. C'est un accident, j'te jure ! Faut qu'tu m'aides à faire disparaître le corps. Je ne m'en tirerai que si on ne retrouve jamais sa trace.
– Tu sais à qui tu t'adresses ?
– Sortons... Voilà... Dans le coffre.

– Février !
– Qu'est-ce que tu fais...?
– Je t'arrête, bonhomme. Et pour meurtre avec préméditation.
– Mais... Ce que je viens de te raconter... C'est un accident, je te dis...
– Tu as la mémoire bien courte, Édouard, et une confiance en l'homme étrange pour un joueur. Car tu as joué, Édouard, toute ta vie. Et tu crois à tes propres histoires, plus elles sont grosses, plus elles peuvent passer, penses-tu. Notre ancienne amitié, les serments d'enfants de chœur à l'eau bénite... Des fables tout ça, Édouard, des fables... Me suis renseigné après ton coup de fil. Ta femme a disparu dans d'étranges conditions et il semblerait qu'une certaine agence de voyage t'ait vendu un billet aller pour l'Amérique du Sud. On va débrouiller cet écheveau en détricotant ta vie depuis le début.
– Salaud !
– Mais oui, mais oui... Allez, Février, embarque-moi Môsieur Édouard...

Danyel Borner

Retrouvez le commissaire Magret dans une précédente nouvelle intitulée : Monsieur Genlis

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