samedi 26 janvier 2013

Le chef-d'œuvre

( texte composé sur le thème 17, autour du mot sauce )

Il était une fois une sorcière, très vieille et très laide, appelée Chremédia ; sa silhouette correspondait parfaitement à celle des jeteuses de sorts traditionnelles. Elle vaquait fébrilement à ses affaires, toujours voûtée ; des toiles noircies, rêches et élimées, enveloppaient ses formes flasques. Un bouton purulent surmontait le bout du nez crochu, des touffes de poils hirsutes parsemaient le menton proéminent, des cheveux sales et filasses s'échappaient d'un chapeau à la pointe en berne. De l'ensemble émanait une odeur fétide...

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Elle avait élu domicile aux antipodes, pour ne pas concurrencer nos magiciens d'Europe, et régnait sur une île aux denses forêts d'eucalyptus, de pins et de hêtres centenaires, au bord d'une rivière aux multiples cascades.

Sa cahute ronde était bricolée de boue, de pierres et de branchages accumulés au fil du temps : un taudis, d'autant plus répugnant qu'il était infesté de rats que Chremédia traitaient comme des esclaves et qui passaient régulièrement à la marmite... Ils pullulaient au milieu d'un fatras de dictionnaires qu'ils rongeaient sans doute à loisir tandis que la vieille, de son côté, pouvait passer des heures à soigneusement découper certaines encyclopédies animalières !

Sur le toit de la cabane, un trou central faisait office de cheminée ; il s'en s'échappait perpétuellement un panache gris. La nuit tombée, au milieu des fumées, on distinguait souvent des étincelles et même, parfois, des bouquets de créatures frétillantes... Ces étranges bestioles propulsées dans l'air agitaient un moment leurs membres incertains, puis retombaient sur le sol moussu où elles s'éparpillaient enfin en grouillant...

Chremédia était également surnommée « la cuisinière de Tasmanie ». Vous savez que toute sorcière évolue dans une spécialité particulière. Eh bien Chremédia, elle, s'exerçait depuis toujours, et avec délice, à imprégner l'eau de source d'humeurs d'origine animale, mais elle s'acharnait surtout à tester la capacité des mots écrits à se diluer dans un liquide : la force de leur signification lui apparaissait de plus en plus évidente...

Ainsi Chremédia testait ses mélanges. Au fil des heures, la mixture finissait par se troubler, par se colorer, par puer, ce qui ravissait notre dame. Après la macération puis la cuisson, elle balançait un rat sacrifié dans le produit ronflant et procédait à la mise à feu pour l'explosion terminale...

Il s'agissait pour elle d'éprouver son génie, dans le but de créer quelque nouvel être vivant à partir des anciens, une production qui lui survivrait, qui serait son chef-d'œuvre et immortaliserait son génie... Elle poursuivait son objectif, inlassablement, ressassant cette maxime : « Tout rat plongé dans un bouillon en ressort transformé ! »

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Récemment, dans un ouvrage traitant d'alchimies et de légendes, j'ai trouvé les références d'un recueil oublié : « Mots cuire et maudire pour animaux faire »... Cet ensemble de recettes très spéciales détaille les pratiques de la fameuse « cuisinière de Tasmanie » qui serait ainsi à l'origine de l'apparition dans l'île de couscous tachetés, de bilbys et d'échidnés... Laissez-moi vous dévoiler les secrets de sa dernière composition...

Voici les ingrédients que Chremédia dut rassembler pour son ultime expérience, en plus de quelques litres d'eau pure et du rat habituel. Elle rechercha dans ses collections disparates les meilleurs articles vantant les qualités des pelages de loutre puis ceux qui insistaient sur les propriétés des queues de castor ; elle choisit également quatre schémas légendés d'une patte de canard vulgaire. Elle dut marchander au village voisin pour obtenir quelques dents de lait de petit humain et des œufs de poule fraîchement pondus. Enfin, au dernier moment, elle sortit de sa réserve un bocal douteux contenant une araignée venimeuse crevée...

Un matin, Chremédia remplit donc son chaudron aux trois-quarts et plongea dans l'eau froide les paperasses sélectionnées, dans l'ordre, accompagnant ses gestes d'une psalmodie gutturale incompréhensible et interminable ! Alentour, la forêt retenait sa respiration...

Puis elle touilla, fouetta le liquide, avant de lancer le feu sous le chaudron. Aux premiers frémissements elle jeta dans la soupe l'araignée ratatinée, deux œufs entiers et trois dents de lait. Le tout mijota jusqu'au jour suivant... Au soir du lendemain elle activa la braise, puis saisit par une oreille le rat de service pour le propulser en un moulinet expert du bras dans l'espèce de sauce. Elle entama, intelligiblement cette fois, l'incantation décisive : « Mais où est donc... Orni... Orni... ». Horreur ! Le trou de mémoire ! Elle se mit à bégayer, cherchant désespérément la suite. C'est alors que des projections l'aveuglèrent ! Elle vit tomber sur le sol, au milieu de cendres et de fragments de coquilles, plusieurs petits monstres au corps de loutre, à la queue de castor, les pattes pourvus de palmes et de griffes, certaines agrémentées d'un aiguillon suspect... « Orni... Orni... » ne pouvait-elle s'empêcher de répéter tandis qu'une douleur lui comprimait la poitrine. Chremédia n'eut que le temps d'ouvrir les bras pour prendre l'univers à témoin de ce succès sensationnel ; elle compléta au hasard la formule « Orni... Orni... thorynque » et baragouina un « eurêka » poussif. Puis la diablesse creva, de surprise, comblée, dans sa cabane du bout du monde.

MF

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