vendredi 23 novembre 2012

J'étais un veinard

( texte composé sur le thème 15, autour du mot prix )

La sonnerie me dérange en plein tracé compliqué ; j'attrape enfin le téléphone et récite sèchement :

– Allo ! Bienvenue chez Deer&Hope !

– Bonjour, ici la secrétaire de Monsieur Bloomhill.

Je ne me souviens pas à quoi elle ressemble celle-là ; sa voix ondule, haut perchée. Mais finalement son appel tombe bien, alors je reprends avec un peu plus d'enthousiasme :

– Ah ! Ed Hope au bout du fil ! Justement, j'ai de bonnes nouvelles pour Monsieur Bloomhill. Nous avons établi notre proposition finale. Vous voulez sans doute convenir d'un rendez-vous ?

– Eh bien, Monsieur Hope, je suis désolée mais Monsieur Bloomhill vous fait dire qu'il ne donnera pas suite...

– Comment cela, ne donnera pas suite ?

– C'est que le conseil d'administration de la Bloomhill-Corp vient de rejeter le projet de construction du nouveau siège, Monsieur Hope.

– Mais...

– J'ai fait la commission, je ne peux vous en dire plus ; au revoir, Monsieur Hope !

 Elle raccroche aussi sec. Tu parles ! Et moi je reste là comme un imbécile, pendant un moment, avec ce combiné inutile qui me grésille dans la main, incapable de me mettre en colère, engourdi. Ma placidité coutumière ressemble à de l'indifférence, c'est un défaut que me reproche Grace, si souvent... Alors que cela correspond toujours à un profond ravage intérieur. Je finis par reposer l'engin et retourne m'asseoir à ma table de travail... Un autre aurait balayé ses instruments, ses papiers, de rage. Moi non, je retiens mes émotions ! Il vaudrait mieux que ça sorte pourtant.

Je suis architecte, associé depuis cinq ans avec mon copain d'école Howard Deer : notre boîte marchait plutôt bien au début mais avec la crise personne n'investit plus, ni les patrons ni les particuliers. Nos comptes sont dans le rouge depuis plusieurs mois et Bloomhill était notre dernier commanditaire... Howie se console de la rigueur en descendant fréquemment au seul pub de ce putain de trou perdu de banlieue. Moi je me retrousse les manches et bosse pour deux, tôt le matin, tard le soir, trop évidemment... Grace me dit qu'elle ne supporte plus cette vie. Je comprends.

Je me rends compte - comme si c'était une découverte ! - qu'il fait vraiment très clair dans cette pièce. C'est bien pour cela qu'on avait choisi le local, Howie et moi : pour dessiner, ces grandes fenêtres, franchement, quelle aubaine ! Et ce sera un bon atout pour essayer de vendre... bientôt ! Pour sûr on est mieux ici qu'en face, dans ce vieil immeuble noir ; bon d'accord, le toit encombré, avec le traditionnel et infâme réservoir, sans compter les bouches d'aération, y a mieux comme panorama, mais du coup rien n'empêche la lumière d'arriver chez nous. Je suis bien ici. Enfin : j'étais bien ici. Grace, elle, ne les aime pas nos murs, nus, nos angles, droits ; elle dit que les bâtiments début de siècle ont plus de charme, et dégagent une chaleur plus humaine. Elle va être soulagée de ne plus avoir à passer dans ce bureau. Tiens, la dernière fois qu'elle est venue, Bloomhill était là justement. Il avait admiré Grace et m'avait félicité, en m'assurant que j'étais un veinard...

Grace... La carte d'un restaurant est tombée de son sac ce matin. Je l'ai ramassée et je l'ai là, dans ma poche gauche. Je m'aperçois que je suis en train de la malaxer, machinalement, depuis le coup de fil. C'est une adresse à New York, en ville... Je sais que Grace aime aller en ville ; elle m'a toujours reproché d'avoir choisi ce building fonctionnel trop à l'écart et notre maison bon marché trop isolée... Il est 11 heures et je pourrais presque aller repérer l'endroit où elle déjeune, la retrouver, manger avec elle. Je n'avais pas le temps avant. Mais maintenant... Pourquoi pas ? Je me lève, péniblement, défroisse les manches de ma chemise, lisse mon gilet, récupère ma veste et sort...


Il ne m'a fallu qu'une heure de voiture... Je repère facilement l'enseigne. Il y a une grande vitrine ; une employée est en train de rectifier un alignement de fruits entre les ardoises de menu. Une autre, mais non ce doit être la patronne, est occupée à la caisse ; le long du mur recouvert de boiseries sont installées de petites tables carrées, protégées par des nappes bien blanches. Je me surprends à penser aux murs immaculés de mon bureau, à ma chemise, impeccable, à ma petite existence, si propre. J'aperçois un couple de clients... La femme me tourne le dos mais je reconnais le chapeau rond de Grace, celui qu'elle préfère, acheté hors de prix, et qu'elle réserve pour les grandes occasions... L'homme a enlevé et suspendu son feutre. Son crâne dégarni... il me semble...

La grande occasion aujourd'hui, c'est donc Bloomhill !

Et moi je reste impassible, là, sur le trottoir, voyeur immobile et sonné ! Des perles de sueur froide me dégoulinent sur les tempes, d'autres me collent la chemise au dos et me font frissonner. Se sont-ils entendus ensemble pour me couler, est-ce l'idée de l'un, de l'autre ? Je n'ai même pas envie de savoir.

Bloomhill est un double salaud et moi je suis un pauvre type. C'est la vie. Je vais aller retrouver Howie, c'est lui qui a raison, il a la solution.


MF

Cette histoire a été inspirée par deux tableaux de Edward Hopper (1882-1967) exposés au MET, Metropolitan Museum of Art, à New York : Office in a small city (1953) et Tables for ladies (1930).

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