jeudi 6 septembre 2012

Hantise

( texte composé sur le thème 13, autour du mot oreille )

Josiane est tranquillement assise à son bureau. Son dos est droit et ne touche même pas le dossier ; elle a les jambes légèrement repliées sous son fauteuil et elle tape avec application sur sa machine à écrire. Ses doigts courent sur le clavier à une vitesse effarante comme s’ils faisaient partie de la machine. Son visage est calme et serein, aucune angoisse, aucune préoccupation, aucun souci, aucune émotion ne vient en perturber l’impassibilité. Ses yeux courent sur le papier qui sort de la machine et vont de celui-ci à un gros livre posé sur sa gauche. Elle ne regarde jamais ses mains et semble ne pas voir non plus le gros téléphone noir posé à portée de sa main droite. À la moindre sonnerie elle est prête à le saisir sans même détourner les yeux de sa feuille de papier. Sans aucune appréhension sur les mots qui vont sortir de ce bloc de plastique noir. Sans aucune angoisse des phrases qui seront prononcées. Elle n’est jamais concernée, elle ! Elle n’est là que pour dire son nom et celui de la société, puis me tendre le téléphone en disant : « C’est pour vous ».

Ça fait huit jours que Julie a eu son accident. Dans le choc les deux voitures ont été complètement pulvérisées. On ne sait pas pourquoi elles se sont percutées ; pourquoi l’une d’elles est sortie de la voie qui lui était assignée pour venir percuter celle qui venait en face. Il a fallu les outils de désincarcération pour sortir les deux conductrices de l’amas de ferraille qui est résulté de la collision. Maintenant Julie est à l’hôpital entre la vie et la mort ; elle n’est pas sortie du coma, et le pronostic vital est engagé. Tous les jours je passe prendre de ses nouvelles et tous les jours les mots que me disent les médecins me font mal. Les journées se passent dans l’angoisse. Le téléphone est devenu une sorte de monstre noir qui n’augure rien de bon. Quand il sonne, un frisson me parcourt le dos et mon bras se crispe comme s’il devait empoigner un objet brûlant. Ma voix s’étrangle pour dire allo et une boule me tord le ventre ; j’ai l’impression qu’un étau invisible me prend dans ses mâchoires. Chaque sonnerie est comme une décharge électrique qui change mon sang en glace. Parfois je ne réponds pas ; je le laisse sonner et je m’éloigne. Il m’arrive de sortir dans la rue parce que j’ai peur qu’il sonne. Je vais marcher pour oublier, pour être sûr de ne pas l’entendre.

Julie ne peut pas mourir, ça n’est pas possible, si elle meurt je meurs aussi ; je ne lui survivrai pas. Il y a des gens que je devrais prévenir ; s’ils apprennent la nouvelle par quelqu’un d’autre que moi, ils ne seront pas contents et m’en voudront. Alors il faudrait leur dire ; prendre le téléphone et leur expliquer. Mais ça, ça n’est pas possible.
 
Paul attendait mon coup de fil hier soir, finalement il m’a appelé et il a pensé que sans doute, j’étais sorti. Je lui ai dit que oui, sans doute. Il n’est pas au courant de ce qui m’arrive, pas plus que mes autres collègues de bureau, je ne leur ai rien dit pour ne pas avoir à supporter, en plus, leurs observations. Leur compassion ne changerait rien à rien, ils ne peuvent pas m’aider, en aucune façon.

Ce matin derrière son mur de verre Josiane imperturbable tape sur sa machine. Soudain le téléphone sonne et je la vois tendre le bras et sans même le regarder attraper l’appareil. Elle colle l’écouteur à son oreille et je la vois qui se crispe, elle s’est un peu penchée en avant, elle a un peu baissé la tête et serré le combiné plus fort. Mon sang se glace dans mes veines, je sais qu’elle va tendre l’appareil dans ma direction en me faisant signe que c’est pour moi.

Elle a dit quelques mots et elle a raccroché. Une erreur sans doute.

Alors je suis allé vers elle et je lui ai dit que j’avais un coup de fil à donner. J’ai attrapé le téléphone fermement et j’ai composé le numéro de l’hôpital. J’ai pu avoir l’infirmière, elle m’a dit que Julie était sortie du coma. Elle va bien, elle va s’en sortir.

Notal

1 commentaire:

Marie. a dit…

Partie d'une scène tout à fait banale, j'ai suivi ce personnage jusqu'aux limites du supportable, pour terminer aussi soulagée que lui.

Joli, je suis entrée vite et facilement dans le "jeu" !