jeudi 20 septembre 2012

Choix

( texte composé sur le thème 13, autour du mot oreille )

En période de rentrée, il est toujours difficile de choisir un livre parmi toutes les nouveautés ! Pour me faciliter la tâche, je me rends alors dans une librairie voisine que j'affectionne particulièrement, où l'on circule à l'aise, au clair et au calme. Et je rôde un moment entre les tables... Les ouvrages qui m'attirent, grâce au nom de leur auteur, ou par leur titre, leur couverture, je les touche, les soupèse, les tourne, les ouvre, les feuillette, les repose. Et j'arrive toujours à me décider, rarement déçue quand je m'accorde le temps de regarder et d'écouter ; car j'ai aussi l'oreille qui traîne, curieuse, et quand il y a un peu de monde je cherche à saisir quelques commentaires alentour. Aujourd'hui j'entends par exemple qu'on s'est régalé avec « Les oubliés de la lande »... Alors je me rapproche de la pile... Pas mal le titre : d'emblée mystérieux et prometteur ! La présentation est sobre, dans une collection joliment nommée La Brune, au éditions du Rouergue. Fabienne Juhel, l'auteur, est bretonne, ce qui constitue, à mon sens, un intérêt supplémentaire. Il s'agit de son cinquième roman, mais je ne la connais pas... pas encore ! Il me tarde soudain d'entrer dans son univers... Je prends !

Dès les premières pages, on comprend que « Les oubliés de la lande » désignent les habitants d'un village invisible et sans nom, des résidents libres sur un territoire situé quelque part, là-bas, vers l'ouest, derrière les « Mamelons de la Vierge »... Les gens qui ont atteint cette contrée y ont trouvé refuge suite à des événements divers, certains même pour des raisons méprisables, mais tous étaient guidés par l'angoisse d'une mort prochaine. Ici, au moins, ils savent ne pas risquer d'être rattrapés par l'Ankou ; ici, une sorte de charme empêche la Grande Faucheuse d'œuvrer à son aise ; ici, ils sont persuadés qu'ils ont enfin « semé la Camarde ». La Mort y est neutralisée !

Dans ce « no death's land », la vie est faite de patience et, éternité oblige, d'ennui et de répétition ; alors évidemment il y en a qui décident parfois de repartir, laissant la place à d'autres. Ceux qui restent - Jos le cantonnier, Edern l'idiot, Zora la couturière, le couple formé par Régis et Yvon..., vingt-huit personnes en tout pour l'instant - obéissent à des règles strictes, sous l'ordonnance pointilleuse d'un maire nommé Jason. Ils se montrent cependant fort sensibles à certains signes et ne manquent jamais de les interpréter : un nombre au fond de leur verre, le passage d'une étoile filante, le chant d'un rouge-gorge... Justement, que vont-ils penser de Tom, huit ans pour toujours, qui vient d'apercevoir, au-delà des Portes, le corps d'un inconnu ? Que vont-ils penser du petit homme qui découvre aussi, à l'occasion de promenades buissonnières, plusieurs animaux crucifiés ? Les gens du village ne finiront-ils pas par considérer l'enfant comme un oiseau de malheur annonçant la fin de leur privilège ? Pour sauvegarder l'endroit, pour y garder sa place, Tom se livre alors à une enquête, il joue au détective, à la recherche d'une explication et peut-être - horreur ! - d'un meurtrier, rôdeur ou infiltré, amateur de trophées...

Ce récit pétillant me surprend, me ravit. Comment le définir ? Légende, fantastique, suspense, humour, poésie, réflexion, il y a toutes les couleurs, pour tous les goûts. Une intrigue se noue et se dénoue dans ce monde étrange et pourtant familier, parmi des humains somme toute presque ordinaires... Fabienne Juhel en propose des portraits typés qui nous les rendent proches, attachants ou répugnants selon leurs failles, leurs secrets, leurs violences. On sent aussi dans toutes ses descriptions une profonde tendresse pour les animaux, un grand amour de la nature, la fine perception des odeurs et des bruits.

La composition en courts chapitres donne du rythme à l'ensemble : difficile de suspendre sa lecture ! Je viens à peine de terminer mon livre et je n'ai qu'une hâte : le reprendre du début, repérer les détails que j'ai certainement survolés et négligés, qui me paraîtront désormais évidents ; j'ai envie de goûter à nouveau l'aventure et sans doute serai-je tentée de me reposer quelques questions... Et si... Au cas où... Est-ce que j'aimerais, moi, habiter ce village ? Si je savais où il se trouve, est-ce que je partirai sur la route, en quête du « no death's land » ? Ça me plairait-il de garder mon âge, le même pour toujours ? Est-ce que je préférerais la Mort ou l'Éternité ? Si j'avais le choix ?

Voilà qui mérite cogitation... Quoi qu'il en soit, je n'oublierai pas de sitôt ce livre sur mon étagère ; j'ai très envie d'en partager le plaisir, les émotions, et vais donc sans tarder le faire circuler dans mon entourage, parmi quelques amateurs de mots et de contes, tout comme moi simples mortels - pour l'instant !

MF



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