jeudi 16 août 2012

La reine des baleines

( texte composé sur le thème 12, autour du mot voyage )

Ce matin, Sammy accompagne son papa pour un tour de ville et des plages. En rentrant à l'appartement, loué pour les vacances, où Ginette est restée se reposer du long voyage de la veille, le petit garçon se précipite vers elle, et tout sort en rafale... « Mamie, Mamie, on a plein de choses à te raconter... Sur la plage, y avait une énorrrrme méduse, beurk, c'est comme un champignon transparent avec un gros pied gluant, et fallait pas toucher, paraît que ça pique comme les orties, et puis au marché Papa a discuté avec un monsieur qui vendait les huîtres, on va aller visiter ses parcs, mais j'ai moyen envie de goûter, et on a vu une baleine rose, enfin seulement la queue qui dépassait de l'eau, c'est pas une blague, regarde, j'ai la photo... »

Ce sont toutes ces infos rapportées par Sammy que Mamie Ginette a mixées à sa façon pour finalement servir au petit garçon, juste avant la sieste, un étrange conte...

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C'était au temps où par chez nous l'on pratiquait encore la chasse à la baleine, pour en tirer de l'huile ou récupérer sa viande, ses fanons, ses os, ses intestins... Il n'existait déjà plus dans l'Atlantique Nord, à l'époque, qu'un seul peuple de baleines dites franches, au dos noir, et leur reine avait trouvé refuge ici, derrière les dunes, dans les eaux calmes du bassin d'Arcachon : aucun chasseur n'avait encore osé y pénétrer. Cette mer était digne de la souveraine car y vivait alors une colonie d'huîtres perlières qui pouvaient lui fournir l'essentiel de ses parures. Les riverains s'étaient habitués à la présence du gros mammifère marin : elle avait conquis leur confiance par sa force et une sorte de bonne humeur communicative. Elle bondissait souvent hors de l'eau, joyeuse et fière, soufflant d'aise et déployant les fanons. Les enfants s'amusaient du spectacle, riaient à s'en décrocher la mâchoire, « comme la baleine » devenue leur amie, leur complice... Quand ses sujets venaient visiter la reine, c'était ballet gratuit et la fête sur tout le bassin. La belle vie pour tous, jusqu'au jour où les méduses apportèrent une très mauvaise nouvelle....

La rumeur d'une expédition de chasseurs avait été relayée le long de la côte par les oiseaux et les poissons. Les méduses se cantonnaient d'habitude plus au large et plus profond dans l'océan mais leur chef, qui avait toujours eu un immense respect, taille oblige, pour les énormes baleines, décida de mobiliser son gang. Il s'arrangea pour que ses troupes forment un rempart à l'entrée du bassin ; il misait aussi sur la répulsion et la peur que son espèce inspire depuis toujours aux humains. C'était sans compter avec la détermination des maudits pêcheurs qui réussirent en quelques jours à les emprisonner et à les étouffer dans leurs gigantesques filets. Certaines méduses, quasi mortes, subclaquantes, parvinrent cependant à s'échapper, se laissèrent flotter en surface et porter vers l'intérieur de la lagune afin de donner l'alarme.

Les Arcachonnais se rendirent vite compte du danger et élaborèrent un plan pour défendre leur mascotte : il fallait transformer son apparence et tromper les adversaires ! Ils proposèrent à la reine, tout simplement, de la peindre... Et celle-ci trouva l'idée plaisante, ça la changerait ! Elle perdit un temps fou à se demander quelle couleur conviendrait le mieux à son rang... Elle fut tractée sur le sable de la plus grande plage grâce à un ingénieux système de poulies ; des dizaines d'enfants se relayèrent et la peignirent d'abord toute blanche. Mais la coquette ne fut pas satisfaite du résultat, plutôt fade ; et c'est vrai qu'elle avait ainsi l'allure d'un fantôme. Alors le capitaine du port eut l'idée d'un ton plus original ; il avait en réserve, pour les coques de ses pinasses, une cargaison de pots d'une teinte... proche de l'écarlate. Les peintres amateurs eurent juste le temps de badigeonner grossièrement la queue de l'animal où le rouge se fondit dans la couche précédente.

Les chasseurs en avaient bavé avec les méduses et pour fêter leur victoire avaient bu plus que de raison. La passe franchie, ils commençaient à investir la rade et à déployer leurs bateaux quand soudain, au centre de leur ronde infernale surgit de l'eau une... chose... rose... qui se mit à les éclabousser frénétiquement... Tous avaient cru discerner une queue de baleine, certes, mais rose ! Ils se frottèrent les yeux : l'abus de liqueur leur valait sans doute des hallucinations. Puis ce fut panique et pagaille et ils finirent par refluer vers l'océan... Ils reviendraient après quelques heures de sommeil réparateur, revigorés par le vent du large et surtout dégrisés !

Ainsi la reine franche eut le temps de quitter le bassin pour gagner des eaux lointaines moins dangereuses ; elle ne s'inquiétait pas de sa couleur artificielle, la pleine mer en aurait vite raison ! Sinon tant pis, n'y avait-il pas des baleines bleues, alors roses, pourquoi pas ? Avant de partir, elle entonna un chant d'adieu émouvant qui fit naître des larmes dans les regards des grands et des petits d'hommes réunis sur les plages alentour...

***

Tu vois Sammy, il y a toujours des huîtres ici : elles ne fabriquent plus de perles mais elles contribuent au prestige de la région, tu les goûteras n'est-ce pas ? Quant aux méduses échouées sur le sable, ne cherche pas à les toucher bien sûr mais ne les hais pas trop, pense aux efforts qu'elles déployèrent en d'autres temps... Tu me dis que la reine est de passage pour saluer la population ? Alors je retournerai bien la voir avec toi si tu veux, tout à l'heure, après la sieste !

MF

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