vendredi 17 août 2012

Amandes et caramel

( texte composé sur le thème 6, autour du mot appareil )

Dans une quête adolescente de curiosité pour la beauté, la tragi-comédie et la magie, j'ai assisté un jour à une projection de ce film où Salvador Dali commente un portrait de dictateur renversé. Renversé par ses soins avec un focus sur une zone précise qui montre avec force persuasion dans l'illusion un paysage avec un lac. Ce n'est qu'à la toute fin que l'image révèle la vérité dans sa sinistre découpe première.
Aucune similitude avec les lignes à suivre, si ce n'est peut-être une certaine dictature des sentiments qui perdure encore en mon âme envahie par la contemplation.

Un portrait renversant. En Noir et Blanc ou plutôt en gris intenses et délicats. Tirage réussi au fil d'une longue et rouge nuit et qu'il me semble percevoir en ses couleurs naturelles. Puisqu'elle paraît l'être en la regardant, rendre palpable cette image en la décrivant.

L'arrière-plan flouté par la mise au point sur le sujet avec une grande ouverture de diaphragme produit une impression de relief. Quand viendra le temps de se remettre à capter les âmes, seul l'achat d'un appareil reflex numérique pourra faire retrouver cette sensation de présence sublimée.
Car elle est bien là, exceptionnellement présente sur ce bureau éclairé par une lampe télescopique inusable. La même, pour l'éternité, du moins la mienne, cadrée assise sur le pont de la rivière, profil d'un corps doré et diaphane, émouvant triangle de son visage aux pommettes russes de trois-quarts face. Je ne me souviens pas qu'elle eût un jour plus longue chevelure. Presque brune dans ce contraste souhaité avec les ombres claires de sa tendre épaule et d'une promesse de cuisse. L'échancrure du fin corsage de taffetas rose-thé libère un bras mince et nerveux qu'une main posée au premier plan suggère croisé avec l'autre pour enserrer les genoux remontés sur la poitrine. Un sein se devine, libre sous l'étoffe.

Le plus étourdissant, hypnotisant et aujourd'hui douloureux, c'est ce regard. Deux yeux en amandes douces que rien ne vient ombrer puisque la glabelle, large champ élyséen en V ouvre sur un front à la juste proportion Léonardienne. Oui, de Vinci aurait reconnu une de ses madones au sourire énigmatique. Avec certes, la malice d'Alice et la grâce d'une Vénus.
Deux feux diaprés de caramel semblent suivre le regard du spectateur de ce troublant tableau tel l'effet produit par la Joconde au Louvre. Astuce de peintre selon les spécialistes, un regard non réaliste. Ici l'illusion vient du modèle et de la complicité avec le photographe. Pour parfaire cette sensation de soie à caresser sous le sous-verre, un truc de technicien volontiers livré – l'argentique se meurt – un bas de femme à fins deniers filtrant la lumière au tirage.

On ne voit pas la rouille rongeant la rambarde du pont, la brise déplace quelques cheveux pour cadrer mieux encore son minois charmeur et attentif...

Dix ans, quinze, vingt ? Le verre et le papier sentent-ils passer l'épreuve du temps planqués dans l'armoire aux fantômes ? Apparemment pas... La jumelle de cette image argentique vit-elle une histoire au grand jour au mur ou sur une cheminée chez son vivant modèle ?

J'écris pour répondre à des questions qui resteront sans réponse.


Danyel Borner

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