jeudi 24 mai 2012

L'île aux Anciens

( texte composé sur le thème 10, autour du mot pont )

La salle est pleine. Ils sont tous là, les habitants de l’île. Une chose frappe, l’âge. Pas de jeunes, des visages ridés, mais des regards et une vivacité étonnante. Cette île semble un havre.

Ils sont venus, par curiosité. Un rien inquiet tout de même. Cette affiche qui les invitait à une réunion d’information : étude d’utilité publique. Utilité publique ? Utilité pour les messieurs assis à la table, sur l’estrade, équipés XXIème siècle, ordinateur, vidéo projecteur et écran, écran où s’affiche :


Pont de Brocéliande
Étude préalable à la déclaration d’utilité publique
Réf.: R20126/PB/Gh12.6.b


« Bonsoir ! »

L’homme au centre s’est levé :

« Je vous remercie d’être venus si nombreux. Je suis M. D(*), commissaire-enquêteur nommé par le préfet. Je suis là pour vous présenter, à la demande du maître d'ouvrage, l’étude préalable à la déclaration d’utilité publique concernant la construction d’un pont reliant l’île au continent.
Voici M. M, qui a coordonné les études techniques et économiques, et M. R, directeur général de Binci, pressenti pour construire le pont et valoriser l’espace au droit de la pointe de Brocéliande.
Nous commencerons par vous exposer le cadre des études, les résultats et les conclusions auxquelles nous sommes parvenus. Ensuite, nous vous passerons la parole afin que vous puissiez poser toutes les questions que vous souhaitez.
M. M, vous avez la parole...

– Bonsoir, merci M.D. Je suis M. M, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées. J’ai dirigé ces études dont j’ai l’honneur de vous présenter ici les résultats... »

L’écran s’anime. Les courbes succèdent aux plans, aux coupes, aux schémas. Ce ne sont que chiffres, pourcentages et colonnes de couleurs qui traversent l’écran et qu’il nomme histogrammes…

« … En conclusion, l’étude montre qu’avec les hypothèses de fréquentation retenues et en ciblant une clientèle CSP+, le cash flow dégagé générerait une rentabilité de 8% dès la première année, 12% après 5 ans, atteignant notre cible de 15% au bout de 10 ans. Le financement et le retour sur investissement sont garantis par l’engagement du Groupe Binci : engagement montré par la présence de son directeur qui a tenu à être là en personne ce soir et je l’en remercie.
Ce projet est un levier de croissance pour l’île et une chance pour tous. Près de 250 emplois seront créés dans le complexe Club & Thalassothérapie que Binci construira sur Brocéliande et vous, vous bénéficierez des équipements médicaux et des commerces.
Mais j'ai assez parlé. Je suis sûr que vous avez beaucoup de questions à poser et nous sommes prêts à y répondre… ».

Le silence. La salle reste silencieuse, sous le choc. Sur l’estrade, ils se regardent, se sourient.

Le temps passe. C’est long… Lentement, dans la salle, un vieil homme se lève. Il s’appuie sur une canne. Les autres le regardent. On sent l’homme respecté. Un porte-parole ?

« Je crois parler au nom de tous. Vous savez, on n’y comprend pas grand-chose à votre projet, à vos chiffres, à vos mots. Nous sommes des gens simples, qui vivent, simplement.
L'Île, c’est notre paradis. La pêche, le jardin, le soleil… un peu de rêve, et ça nous va.
L'Île, on en profite tous les jours. On s’y balade en évitant les cailloux, les flaques… comme quand on était gamins, même si on l’est plus vraiment.
Le vent, la mer, les oiseaux, ça nous suffit. Nous n’avons pas ces envies de Plus. Que le plaisir de regarder, les bonheurs du jour, le suffisant ; votre superflu n’est pas chose nécessaire…
Vous voulez amener les touristes, les voitures, le béton : oubliez ! »

Les hochements de têtes de la salle marquent l’accord, l’accord unanime…

« Mais attendez ! Vous vous rendez pas compte ! Vous, oui, mais vos enfants, vos petits-enfants. Ils peuvent en bénéficier ! Vous ne pouvez leur refuser ça !
L’île dépérit. Vous êtes très âgés. Et vous avez quoi ? Vos barques pour aller sur le continent et faire vos courses ? Faut pas oublier le pain, ou alors vous allez ramer !
Et puis, moins amusant, si vous êtes malade, comment faire ? L’hélicoptère ? Vous n’êtes pas sérieux !

– Si, que si ! On a les pieds sur terre, bien sur notre terre. On a la chance et le plaisir de vivre ensemble, et depuis longtemps… Vous pouvez pas comprendre ! Vous voyez que des chiffres. Vous oubliez le bon dans ce qu’il y a à vivre, à respirer, à partager le verre chez l’ami, sur une table qui colle un peu aux manches… »

Sur l’estrade, c’est l’incrédulité, la colère. M. R se lève d’un bond :

« Vous êtes fous ! C’est stupide, irresponsable ! Nous vous apportons la fortune et vous la refusez !

– Non ! nous savons ce que nous voulons, et ce que nous ne voulons pas.

Le ton de M.R. change, se fait persifleur :

« Je vois. Je ne sais pas si vous avez la capacité de voir ce qui est bon pour vous ! Vous comprenez ce que je dis ? Quoiqu’à votre âge ! Vous savez, il y a des mesures de protection que l’on peut prendre dans ce cas. Vous êtes avec nous ou… »

Le vieil homme se redresse, en colère :

« Cela suffit ! Laissez-nous ! »

Il lève sa canne, l’air menaçant, et soudain, comme Inspiré, l’agite en l’air.

«  Exportibus ! »

L’assemblée se fige.

La salle n’a plus d’yeux que pour lui. Personne n’a un regard pour l’estrade vide. Les hommes, l’ordinateur, le vidéo projecteur et même l’écran ont disparu !

La vieille dame à ses côtés le fixe, les yeux noirs :

« Mais Merlin, es-tu devenu fou ? »

L’air penaud, Merlin la regarde : « Peut-être bien, Viviane, mais ils m’ont énervé ! ».


(*) Les noms ont été masqués afin de limiter les risques d’identification.

Bruce L.

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