samedi 12 mai 2012

Le pont des soupirs

( texte composé sur le thème 10, autour du mot pont )

Aireine était princesse. Elle perdit sa mère à l’âge de 7 ans. Le roi pleura son épouse quatre ans durant puis, ayant rencontré une dame qui l’ensorcela, il l’épousa. Les noces passées, la dame usa de sortilèges pour chasser sa belle-fille du palais. Celle-ci en appela à son père, mais il ne l’écouta pas. Alors, la mort dans l’âme, la fillette décida de partir et alla demander conseil auprès de la reine de la Lumière, qui était fée, et dont elle jouissait de la faveur :

– Comment trouve-t-on une place pour soi sur terre, lorsque l’on n’a pas de maison ?

– Il n’est pas en mon pouvoir de répondre à une telle question ! répondit la reine, émue de compassion. Cependant, tu pourrais trouver réponse au royaume des Quatre-Saisons.

– Je ne connais pas ce royaume ! Où se trouve-t-il ? 

– L’on s’y rend en empruntant la route de l’Est. Cependant le chemin qui y mène est long et périlleux ! N’es-tu pas un peu jeune pour entamer une telle quête ?

Se gardant de répondre, Aireine remercia la reine et prit congé. Mais avant qu’elle ne la quitte, elle lui fit don d’une bourse magique - quoi qu’Aireine y puiserait, elle demeurerait toujours emplie - et d’un équipage.


La princesse partit sur la route de l’Est. L’automne flamboya, l’on s’abrita durant l’hiver, le printemps fleurit, l’été revint, et l’automne. Or un jour que l’on traversait une lande sauvage, un brouillard tournoyant et humide s’abattit : il était si épais que les chevaux, affolés par les tourbillons se formant subitement devant leurs naseaux, se cabraient - menaçant de détaler au galop - ou refusaient d’avancer sur le sol détrempé. L’on décida donc de monter le camp ici-même, sur une étroite langue de terre ferme, bordée de touffes d’herbes émergeant d’eaux noirâtres et nauséabondes.

Au crépuscule, comme le vent et les bêtes s’apaisaient, Aireine alla faire quelques pas. C’est alors qu’elle entendit une voix gémir. Troublée, elle s’arrêta pour écouter : de longs sanglots étouffés déchiraient l’obscurité. Aireine s’approcha et découvrit une femme éplorée pelotonnée contre un arbuste. Stupéfaite et le cœur serré, elle reconnut la voix qu’elle entendait.

– Maman ?

La dame se retourna mais fit mine de s’enfuir.

– Maman ! Restez ! pria-t-elle.

La dame s’arrêta et se tint un moment immobile. L’enfant n’osant avancer, se confia à sa mère. Lorsqu’elle se tut, la dame se détourna et, sans un mot, reprit sa route.

– Maman ! Attendez ! Ne partez pas ! supplia Aireine en suivant sa mère.

Mais la créature accéléra son allure - elle se déplaçait si vite qu’on eut dit qu’elle flottait - et la fillette se mit à courir pour ne point la perdre de vue. Toute à sa poursuite, elle ne prit point garde au sol. Bientôt ses pieds s’engluèrent dans une boue épaisse. Elle obtint de la terre de faire encore quelques pas. Et tandis que ses chevilles étaient aspirées par les profondeurs humides et glacées du sol, elle appela sa mère au secours. Mais elle avait disparu. Aireine chercha du regard le camp et la lueur du feu. Mais rien, seulement la nuit obscure, le brouillard opaque et l’haleine fétide qui s’exhalait de la terre. Remplie d’effroi, elle cessa de bouger. Et comme les sables gorgés d’eau l’avalaient froidement, elle hurla de toute son énergie. Lorsqu’elle fut à bout de force, elle s’évanouit.

La princesse reprit conscience dans sa tente, comme on l’enveloppait de couvertures sèches et chaudes. Elle se détendit et l’effroi recula peu à peu. Des larmes montèrent à ses yeux et, sans qu’elle pût exercer le moindre empire sur elles, elle se mit à pleurer.


Le lendemain, le temps était clair, sec et froid. L'on entrait dans l’hiver. Dès l’aube, on quitta ces tristes marais et le soir suivant, on fit étape dans un bourg pour y passer l’hiver. Aireine n’ayant plus goût à rien, vivait en recluse, utilisant le peu d’énergie qu’elle possédait à combattre ses larmes, sa tristesse et le sentiment de solitude qui la ravageaient du matin au soir.

Elle sortait parfois lorsque le temps était favorable, emmitouflée dans d’épaisses fourrures, et se rendait seule dans un vallon où la forêt, revêtue d’un somptueux manteau de givre, l’accueillait à bras ouverts. Dès qu’elle s’approchait d’un charmant pont de pierre, elle ouvrait les écluses de son chagrin et pleurait à chaudes larmes, accompagnée par les eaux du torrent qui soupiraient sous son étincelante couverture de neige.

Un jour que le froid et le vent avaient sculpté d’étranges corolles de glace aux rochers du torrent, elle s’approcha pour mieux voir et entendit la voix grave de ses eaux. Elle l’écouta et cela la détourna un instant de son chagrin.

Lorsqu’Aireine retourna au pont, ce fut pour écouter le chant du torrent. L’air s’étant radouci, les corolles de glace avaient fondu et l’eau courrait librement, improvisant mille mélodies avec les pierres, le rivage et les branchages… Et cela la détourna de son chagrin.

Lorsqu’elle revint pour la troisième fois, le fourreau de givre qui revêtait les arbres fondait, goutte à goutte, et l’eau jouait de la musique avec la forêt tout entière. Elle s’assit sur la margelle du pont pour écouter les délicats pizzicati. Une lueur de vie dansa de nouveau dans ses yeux.

Le printemps était revenu. La princesse repartit sur la route de l’Est.


Michèle Rodet

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