mercredi 23 mai 2012

La perle du Dragon (1)

( texte composé sur le thème 10, autour du mot pont )

Ce matin, une audience extraordinaire présidée par l'Empereur de Jade va se dérouler dans la grande salle du Palais Céleste. Le Maître est déjà installé sur son trône monumental capitonné : contemplez les extrémités finement lissées de sa moustache, la toque écarlate délicatement posée sur le sommet de son crâne, les tissus or, rouge et vert, qui dissimulent les formes pleines de son corps. Il a convoqué aujourd'hui le Conseil des Douze, composé des Ministres de Terre, pour débattre au sujet d'une plainte formulée par l'un d'eux à l'encontre d'un autre. L'affaire promet d'être compliquée...

A l'heure dite, le Portier Vénérable ouvre ses portes et dix délégués gagnent leur place habituelle : voici le Rat au portefeuille gonflé arrimé à la ceinture, le Lapin au regard doux et au pelage appelant la caresse, le Serpent orné de ses plus beaux bijoux, le Coq jouant de la crête et du jabot, le Chien assis sur son arrière-train, modèle de patience, le Singe qui mâchonne et gigote, le Cheval naturellement élégant et fier, le Tigre musculeux piétinant d'impatience, la Chèvre, calme et parée de son plus simple collier, et puis le Porc à la robe toilettée pour la circonstance...

Le Bœuf cette fois se poste à la barre réservée en temps normal au plaignant ; derrière lui se serrent trois humains, un grand, d'allure rustique, et deux plus petits, impressionnés.

Face à ce groupe, le Dragon amaigri, au teint vitreux, l'épine dorsale avachie, les griffes émoussées, enfourche péniblement un inconfortable siège d'appoint ; il retient visiblement ses crachats et sa colère. Entre deux ailes dépouillées, il s'efforce de coincer un drôle d'objet : on dirait une cage recouverte d'un grossier drap noir.

– Alors Bœuf, exposez-nous les faits qui m'obligent à me lever si tôt !

– Majesté, Seigneur du Ciel, Souverain tout-puissant, notre Maître Bienveillant, j'en appelle à votre justice et à votre bonté... Je ne suis qu'un pauvre Bœuf, dévoué, à votre service mais aussi redevable envers cet homme ici présent, respectable vacher de profession, qui fut le mari de la plus charmante de vos fées célestes. Il eut avec elle ces deux magnifiques garçons courageux qui nous accompagnent. Vous vous souvenez que votre épouse, furieuse de cette union entre une fée et un simple mortel, traça, grâce à son épingle à cheveux, une profonde rivière pour séparer à jamais les amants, et qu'elle condamna la petite à tisser les heures, seule, de son côté, pour l'éternité...

– Certes ! Et j'avais adouci la peine en autorisant les Pies, une fois par an, à voler ensemble pour former un pont au-dessus de cette rivière, et permettre ainsi aux deux amoureux de se rejoindre, le temps d'une nuit. J'agis toujours avec compréhension et sagesse !

– Exactement, Votre Aimable Majesté ! Or voyez-vous, cette année, les Pies ne pourront accomplir leur bienfait car le Dragon, notre actuel Premier Ministre, à la tâche pour ces douze mois, les a capturées ! S'il vous plaît, écoutez ces humains que j'escorte et qui vous sollicitent. N'est-ce pas inimaginable que vos ordres ne soient pas respectés, que le couple soit privé d'une nuit d'amour et que notre princesse fée ne puisse serrer ses enfants dans ses bras ? A cause de lui !

Et le Bœuf désigne de ses cornes pointues le Dragon nerveux qui lâche en postillonnant :

– Seigneur Dieu, regardez mon allure ; les Pies ont volé ma perle ! Tout le monde sait que cette perle me confère prestance et pouvoir : sans perle je ne suis rien. C'est cela qui est inadmissible ! Comment dans ces conditions honorer mon ministère ?

– Et que disent donc nos Pies ? demande en soupirant l'Empereur de Jade. Où sont-elles ?

Le Dragon soulève la sombre couverture ; les Pies effrayées se blottissent au fond de la cage, se serrent les unes contre les autres. On ne voit plus qu'un amas de plumes emmêlées.

– Les voilà, ces voleuses ! s'exclame le Dragon dégoûté.

– Du calme ! Laissez-les s'exprimer !

Le nœud de Pies se défait et les prisonnières se mettent à jacasser dans une insupportable cacophonie.

– N'y a-t-il point de porte-parole parmi vous, demoiselles pipelettes ? tonne l'Empereur.

– Si fait, Majesté, répond l'une d'elles en avançant le bec entre deux barreaux. Quel malheur ! Nous n'avons pas dérobé cette perle ! Ce lourdaud l'a bêtement perdue, en bâillant figurez-vous ! Il nous a juste aperçues alentour et prétextant notre réputation, voilà qu'il nous déclare coupables de larcin !

L'Empereur réfléchit. Nul n'ose rompre le silence. Enfin, il reprend :

– Bien, résumons ! Pour que tout rentre dans l'ordre, il suffit de récupérer cette perle ! Il s'agit donc de savoir qui a bien pu la ramasser, et si ce ne sont pas les Pies...

– Ce sont elles ! souffle le Dragon. Ces peureuses avoueront sous la torture, vous verrez !

– Taisez-vous, impudent ! Pas de violence ! Je préfère le discours. Mesdemoiselles Pies, je vous entends clamer votre innocence, mais avez-vous une idée de celui ou celle qui laisse le Dragon vous accuser ici ?


MF


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