lundi 16 avril 2012

Soir d'avril

( texte composé sur le thème 9, autour du mot course )

Le jour tombait sur la ville en ce début du mois d’avril. Le vent soufflait violemment et balayait tout sur son passage. Les rares passants marchaient prestement sur le trottoir, tête baissée et engoncés dans leur imperméable. La pluie leur cinglait le haut du visage. Il était impossible de tenir un parapluie ouvert. Si les cerisiers du Japon n’avaient pas été en fleurs, on aurait dit le début de l’hiver. Les pétales roses arrachés de leurs branches venaient atterrir sur le sol, tels des confettis lancés à la fête foraine.

Personne n’aurait eu l’idée ce soir-là d’enfreindre la célèbre maxime « en avril ne te découvre pas d’un fil ». Personne, sauf un homme qui subrepticement surgit de l’avenue de la gare. Il était assez grand, svelte et âgé d’une cinquantaine d’années. Son visage rougi par l’effort reflétait l’inquiétude. Sa veste légère dégoulinait de pluie. Il courait à perdre haleine, mais ralentissait fréquemment l’allure pour se retourner brièvement avant de reprendre sa course en avant. Il tourna à droite après une brève hésitation et s’arrêta devant le portail d’un pavillon en pierre meulière.

Alors que l’homme s’apprêtait à remonter l’allée menant à la porte d’entrée, une voiture noire surgit et stationna brusquement devant le portail. Le passager de la voiture, armé d’un pistolet long rifle, lui tira une balle dans la nuque à bout portant. Le piéton s’affaissa, tandis que la voiture redémarrait précipitamment en direction du bois.

De l’autre côté de la rue, un voisin qui fermait ses volets eut le temps de mémoriser les numéros de la plaque d’immatriculation de l’auto noire. Il alerta immédiatement la police qui arriva presque sur le champ.

Le quartier fut très vite bouclé et le bruit des sirènes couvrait maintenant celui du vent. Les gyrophares éclairaient le lieu du crime, tandis que la pluie redoublait de vigueur.

Le précieux témoignage du voisin d’en face permit de mettre en place rapidement des barrages. Quelque temps plus tard, la voiture fut localisée, puis retrouvée abandonnée par les suspects. Tout laissait à penser qu’ils avaient pris la fuite à pied à travers le bois. Ils avaient tenté d’incendier le véhicule, mais l’opération avait échoué à cause de ce temps pluvieux et venteux. Ils avaient peut-être également été dérangés. Un couple informa les policiers qu’ils avaient vu deux individus se sauver vers les immeubles de l’autre côté du bois.
Des empreintes furent par ailleurs relevées dans la voiture. Elles permirent d’identifier l’un des malfaiteurs, déjà connu des services de police.

La perquisition de la maison apporta également son lot d’informations. La victime avait loué cette demeure quelques mois auparavant, y résidait seule et ne fréquentait pas du tout le voisinage. Personne d’ailleurs ne la connaissait dans le quartier. Le logement était très sommairement meublé mais des bijoux d’une grande valeur y furent découverts. Ils provenaient de vols divers et attendaient de repartir vers d’autres destinations.

Les messages du téléphone portable retrouvé sur la victime aidèrent aussi les policiers dans leurs recherches. Ils mirent ainsi en lueur les différends qui opposaient depuis quelque temps l’homme abattu à ses anciens complices. La filière du trafic de bijoux fut reconstituée et permit l’arrestation de plusieurs individus, parmi lesquels se trouvaient les deux protagonistes du crime.

La première semaine d’avril de l’année suivante, une famille aménageait dans la maison où l’homme était tombé. Le voisin d’en face fut attiré par le rire des enfants qui couraient dans le jardin ensoleillé.

L’espace d’un instant, il revit la voiture noire s’arrêter, une main armée tirer et l’homme dans l’allée s’affaisser. Il frissonna malgré la légèreté de l’air, en pensant que la vie ne tenait qu’à un fil. Puis avec vigueur, il ouvrit la fenêtre en grand pour laisser entrer la clarté du jour et la joie de vivre de ses nouveaux petits voisins.

Martine Duchemin

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