dimanche 29 avril 2012

Coup double

( texte composé sur le thème 9, autour du mot course )

« Alors Brahim, c’est pour demain ? ». Ibrahim ajuste son bonnet, c’est vrai qu’il fait froid ce soir. Il sourit. « Oui, pour demain. Oui, c’est le troisième mais c’est toujours pareil. Et puis demain à l’écho, on saura c’que c’est. Oui on veut savoir. Non, j’te dirai pas… Faut attendre… Bon, j’y vais ! ».  Ibrahim remonte son col, un p’tit coup de rituel, poing contre poing, main sur le cœur… Il renfonce son bonnet pour sortir. Pff, qu’est-ce qu’on se les gèle ! A demain !


A cette heure, le Narval est presque désert. Le gars derrière le zinc essuie les verres l’air distant, un peu las de cette journée qui dure, à écouter la vie des uns, la vie des autres et leur triste quotidien.

Assis dans le coin, l’homme est là, il regarde. Les deux autres au bar ne sont plus très frais. Depuis une heure qu’il les écoute, tout y est passé, du bordel de la grève TCL au raté de Gourcuff samedi dernier, en passant par cette foutue fermeture de l’entrepôt. Un patron voyou, çuila comme y disent dans le journal. Y fout les gens à la porte. Y s' tire dans les îles pour sûr. Eux y pointent au Chomdu.

C’n’est plus les brèves de comptoir, c’est la Légende des Siècles ponctuée de « patron, un autre ballon ! ».


Il se lève, s’approche. Le banco, c’est le moyen. « Patron, un banco pour finir la soirée ! ». Il le prend, le gratte, l’échange. Toujours cette idée du vieux ticket gagnant.

Ouais !!!! 20€ ! Les deux types se retournent. Il leur sourit, le sourire du vainqueur.  «V’la une journée qui finit bien. Pour une fois que j’gagne… », « Vous avez d’la chance ! », « C’est vrai, faut que j’fasse attention à ma nana ! ». Les deux types se regardent et rient grassement ; l’ivresse rend bon public. « Allez les gars, on fête, je vous offre un verre ! ». La glace est rompue, le lien est fait. Maintenant il y va à fond ! Ah les gars, c’est dur, et nos boulots qu’on nous pique, et ces mecs qui vivent sur la Sécu, et ces blacks dans l’équipe de France… Et les verres succèdent aux verres. Et on se comprend, et on s’excite, et on s’enivre de la haine des autres, de ceux qui devraient pas être là, de ceux qui ont tout quand on n’a rien ! C’est pas juste!

Et Il en rajoute. C’est si facile de donner la bonne pichenette. « Faudrait les virer ! Qu’ils retournent chez eux ! »… Derrière le bar, le patron est fatigué, fatigué d’entendre ces conneries, fatigué de cette haine qui se déverse à la pression.

« Bon les gars, ça suffit. Vous avez assez bu, je ferme ! ». « On n’est pas saoul », dit-il, « en tout cas, on n’est pas noirs ! ». Tous trois explosent de rire et l’homme derrière le bar s’énerve « Cela suffit comme ça, tirez-vous ! Quand vous aurez dormi, vous serez peut être un peu moins cons ! ».

« Qu’est-ce t’as dit ? ». La situation lui échappe. Il reprend la main. « Allez, venez les gars, on s’tire, laissez tomber ! ». Il pousse gentiment les deux types vers la sortie «  Ouais, ben on s’casse, va te faire foutre connard ! Tu vas pas nous r’voir de sitôt ».

« C’est ça, à demain ! ».

Titubants, ils font quelques pas. Le froid dégrise un peu. Il le sait, il lui faut continuer à attiser, pousser son avantage, conclure.


Et le voilà. Un Black ; qui se hâte sur le pont. La chance est là.
« Vous avez vu çuila, qu’est ce qu’il fout, il a l’air pressé ! Allons lui donner une leçon… » Les deux types hésitent, il y a tellement loin de la parole aux actes. Encore la pichenette qui va bien. « On n’est pas des gonzesses ! ». L’ivresse partagée et le choix des mots, cela aide à la folie.


Les trois hommes se précipitent. C’est la course vers Ibrahim qui ne comprend pas.

Il a peur, il s’enfuit, il trébuche, se raccroche à eux, les repousse.

« Mais il m’a frappé, ce con ! ». Les deux types s’énervent, ivres de vin, de colère et d’émulation. Ils le poussent, le bousculent. D’un coup, ils le soulèvent et le passent par-dessus la rambarde : « Vas-y, retournes-y à la nage dans ton pays, Bamboula ! ». Ils se retournent en riant : « Ouais, t’as vu comment…. ». Il n’est plus là. « Mais il est où l’autre ? Tirons-nous vite fait ! ».

Caché derrière l’arrêt de bus, il est là, il les regarde. Il prend son mobile et appelle, le 17. L’affolement transparaît dans sa voix. « Au secours, j’ai peur, deux types ont balancé un autre dans la Saône. Ils m’ont vu, ils m’ont couru après, je les ai semés, je suis à Saint-Jean, j’ai peur… ». Il trouve les mots pour les décrire. On le rassure, « On arrive ! ». Il raccroche et s’éloigne.

Calmement, il goûte à la froideur de la nuit. Il sort l’autre portable. Il appelle Emilie. Il sait qu’elle attend ; elle aime quand il lui parle, il est si doux. « Je viens de sortir du restaurant. Oui, oui, les clients ont l’air contents, je serai là demain soir. T’as pas eu trop de problèmes avec Léa ? Elle était bien enrhumée ce matin. J’étais un peu inquiet en partant. Je t’embrasse, je t’aime, à demain ! ».

Il raccroche, sort son MP3, positionne les écouteurs sur les oreilles - c’est important qu’ils soient bien mis pour apprécier pleinement. Bonne soirée ; un black de moins, des assistés qui se feront prendre et mettre à l’ombre. Coup double !

Ils seront satisfaits, ils savent qu’ils peuvent compter sur lui. On verra les journaux demain. Les journaleux et les bonnes âmes s’en donneront à plein ; faisons-leur confiance, ils sauront trouver les mots pour s’offusquer. Ce qui compte, c’est de pourrir l’ambiance pour faire virer cette clique, ces mous qui nous dirigent…


Et la Saône se referme sur Ibrahim. Et au loin, le son des sirènes…


Bruce L.

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