mercredi 28 mars 2012

Plages

( texte composé sur le thème 8, autour du mot trouvaille )

 Heureusement qu’il y a la plage ! Gwenn Traezhenn est mon royaume, mon refuge, mon univers. Non qu’elle m’appartienne, les plages sont du domaine public comme chacun sait, mais la belle saison achevée, plus personne n’y vient ! Alors j’y ai élu domicile… Bien que Gwenn Traezhenn soit devenue mon territoire, n’imaginez surtout pas que je l’aménage à ma façon. Ce serait même plutôt le contraire : c’est la plage qui me façonne à son image.


Dans mes yeux gris-bleu
un océan de vagues -
marées, pluies et vents


A l’école, on me traite de sauvageonne… Il est vrai que je m’enfuis souvent de la maison. Sûr que cela n’arrange pas l’atmosphère qui y règne, mais je n’y suis pour rien. Sûr aussi que passer une nuit sur une plage ne présente pas bien : à l’heure de la rentrée, le matin, mes vêtements sont froissés, mes poches et mes ourlets lourds de sable, je sens l’iode et le varech et mes cheveux pénétrés d’embruns s’enroulent en boucles indisciplinées. Mon cartable est parfois si humide que les pages de mes cahiers et de mes livres sont tachés d’auréoles et gondolent. Mes professeurs n’apprécient guère.


Sur la page blanche
un oiseau sépia paraît -
pour quel horizon ?


Sauf un, Monsieur Dourdouar. Monsieur Dourdouar est le professeur de français. Il nous regarde, moi et mes cahiers, d’une drôle de façon. Alors que les autres professeurs me chapitrent, lui me contemple en silence à travers ses lunettes. Cela me fait doux et peur à la fois. De temps en temps, il pose sa main, très légèrement sur mes cheveux - c’est peut-être cela une caresse ? - en murmurant « farfadet » ou « korrigan ». C’est vrai que je suis plutôt petite pour mes onze ans et que je détale dès la sonnerie de fin de classe. Personne ne m’attend, personne ne vient me chercher.


Si, j’ai rendez vous !
Avec les senteurs de musc
et le vent fou d’océan


Côté terre, ma plage est bordée par une falaise et des dunes. Dès les premiers sables, je quitte chaussures et chaussettes que je cours déposer dans une cavité à l’entrée d’une petite grotte. J’y prends un sac de toile, et je file au bord de l’eau. Je traverse toute la plage sur la lisière, entre écume et algues. J’aime la sensation du sable fuyant sous mes pieds lorsque les vagues viennent le chercher. J’aime la souveraineté avec laquelle les eaux et les airs m’incorporent et m’ignorent…

Cependant, j’imagine parfois que l’océan est une bête sauvage à-demi apprivoisée, qui vient déposer à mes pieds quelques-unes de ses prises : des pierres, des coquillages, des morceaux de bois, de verre ou de tuile polis, et mille autres choses qu’il pousse sur le rivage. Je ramasse ses offrandes luisantes, puis je fais le tri : je jette ce qui a perdu, avec le lustre de l’eau, son éclat. Je garde ce qui me plaît et ce qui m’intrigue.


Assise au sec
à l’entrée de ma grotte -
reine pour un temps


Ces choses-là, je les apporte à Madame Reverzhi, le professeur de Sciences de la vie et de la terre. Elle les observe et les nomme pour moi, en français, latin et même breton : « Cette algue s’appelle goémon. Elle est de la famille des fucus et ces petites boules, là, lui servent de flotteurs. Dans notre région, on l’appelle aussi bezhinenn… » C’est grâce à Madame Reverzhi que j’apprends le nom des trésors que l’océan m’offre.

Les jours d’hiver durant lesquels il fait trop froid pour sortir - et terriblement orageux à la maison - je monte m’enfermer au grenier pour consigner dans un cahier le nom de mes trouvailles : cône, granit, penne, nacre, mica, varech, conque, feldspath, valve, quartz, volute… Ils chantent tendrement pour moi lorsque je les écris.

C’est aussi grâce à Madame Reverzhi que j’apprends à observer les éléments - le ciel, l’océan, la terre, les vents, les pluies… - et leurs relations. Lorsque l’on en connaît les lois, la nature est un livre facile à déchiffrer. En tout cas plus facile que les visages des humains.


Intempérance
et mauvaises humeurs -
des intempéries ?


Depuis trois mois, il se passe un drôle de phénomène. Lorsque Monsieur Dourdouar lit de la poésie, du théâtre, des récits ou des légendes, il m’apparaît une sorte de plage, et sur la musique de sa voix, mes propres mots s’y gravent comme s’ils s’écrivaient d’eux-mêmes sur le sable mouillé.


Soudain le ciel fourbit ses armes !
L'air s'immobilise et donne l'alarme :
Plus un pouce de vent !
Plus un mouvement !


Tandis que là-haut des troupes de nuages
S’assemblent en hordes sauvages,
Ici-bas, l’océan écume de rage.
Ses flots verdissent sous l’outrage
Et déjà se préparent à faire face :
Ils plombent leurs fluides cuirasses
Enfilent leurs armures en trombe
Et creusent de mouvantes tombes…


Ce poème est arrivé si fort que je l’ai écrit sur une feuille tout de suite, sans attendre. Je suis l’un des oiseaux effrayés par la tempête, dont, bien qu’abrité dans l’anfractuosité d’un rocher, les plumes tremblent et le cœur palpite face aux premiers éclairs.

Tout à coup, Monsieur Dourdouar est là, derrière moi. Son ombre recouvre ma plage. Ma main s’arrête d’écrire. Il se tait. Je suis pétrifiée. Toute la classe retient son souffle. Des yeux, il lit mon écriture. Silence, interminable silence. J’ai l’impression d’avoir commis une faute irréparable. Je pense qu’il va me gifler, crier, me faire renvoyer du collège… Je me prépare au pire.

Il se penche vers moi et me dit, faisant en sorte que seule j’entende : « Plus farfadet ni korrigan, mais fée poète…  Neket kornandonez, na korriganez, nemet ar barzh-boudig ». Il se redresse, reprend lentement sa marche entre nos bureaux et la lecture de son livre.

Un jour, j’inviterai Monsieur Dourdouar à Gwenn Traezhenn.


Michèle Rodet

6 commentaires:

Danyel a dit…

Woouaaoww, Michèle !
Quel souffle, quel éloge de la délicatesse et de la force, pour une fois complémentaires, dans ce commerce bienveillant de l'eau et du sable, cette pudeur entre l'adulte et l'enfant, cette attraction de l'enfant pour la mer...

Comment dit-on "Haïbun de l'année" en breton ?

Danyel

Michèle Rodet a dit…

Merci, cher Danyel. C’est bien la première fois de ma vie que je reçois une distinction aussi prestigieuse ! Il est vrai aussi qu’étant la seule candidate…
Mais assez plaisanté ! J'ai été touchée par la façon dont tu as mis en valeur les fils de ce texte : par couples. Si bien qu'en te lisant, j’ai entendu vibrer ma harpe intérieure, qui ne se manifeste que lorsque j’ai le sentiment d’avoir été entendue depuis la source…
A quand le plaisir de te lire ?

Martine a dit…

Vraiment Michèle, bravo !!! Quel texte magnifique et tendre : tu as fait en mars un superbe cadeau à notre mognoterie ! Et voilà les Plages de nouveau à l'honneur par une publication dans la revue en ligne "L'écho de l'étroit chemin", dédiée au haïbun :

https://docs.google.com/a/mognoter.com/file/d/0BxVlVRIF5o_2N2piUkFfUEx3N2M/edit?pli=1#

Danyel avait bien pressenti ce succès !

Anonyme a dit…

Déchirant de solitude et d'espoir,
ce texte me bouleverse.

Marie. a dit…

Déchirant de solitude et d'espoir, ce texte me bouleverse.

S'agit-il d'un haïbun ?

Michèle Rodet a dit…

Merci de vos commentaires. Ils me touchent beaucoup.
Oui, il s'agit d'un haïbun. C'est une forme que j'ai découverte grâce aux kukaï (ateliers/jeu d'écriture) - consacrés au haïku et à ses emplois - oragnisés par l'Association francophone de haïku (AFH), à Lyon.
Cette forme me permet de conjuguer la voix du récit, sous forme narrative, et une voix plus intériorisée sous la forme de haïkus...
Mais il y a de nombreuses autres façons d'écrire des haïbuns. Le site de L'Etroit Chemin lui est dédié et édite une revue en ligne...
Heureuse de vous compter parmi les écrivants.es de la Grande Mognoterie
Michèle