mardi 20 mars 2012

La Grande Minoterie

( texte composé sur le thème 3, autour du mot médaillon )

Mesdames et Messieurs les écrivains de la Grande Mognoterie,

Que depuis fort longtemps j’eusse aimé vous écrire était une évidence, mais je n’osais. Et voici que la contrainte sous laquelle nous ployons à chaque volte mensuelle de nos éphémérides m’ouvre une voie royale qui m’oblige à faire taire mes complexes : on nous quête une lettre !

Longtemps je vous ai, en effet, imaginés poudrés comme au grand siècle, évoluant dans un monde dont l’accès m’était malaisé, penchés sur quelque écritoire en marqueterie signée Hache, célèbre dynastie d’ébénistes avec laquelle, malgré mon patronyme homonyme, je n’ai aucun lien de parenté. Cette idée, dont j’avais craint dès l’abord que vous ne la prissiez pour singulière autant que déplacée, n’était pas dénuée de fondement. J’avais pour habitude de soumettre mes requêtes à mon moteur de recherche, mon confident, mon suivant, mon délégué, mon alter ego, bref un peu tout à la fois mon Théramène et mon Leporello. Mais est-il prudent, “en ce siècle où nous sommes”, de se confier à un moteur, et qui, de plus, s’obstine à vous conseiller la visite, en premier choix, en toute urgence, de “la grande minoterie” ? 

C’est donc en ce lieu blême que vous m’apparaissiez, épistoliers saturés de farines et de poudres, œuvrant dans un brouillard de blêmes particules, pulvérulents blanchis sans doute précocement, fantômes un peu moroses survivant par l’écrit.

Certes, j’eusse pu tout aussi bien vous voir, en ces lieux, tâcherons anhélant et ployant sous le faix de sacs en jute tant brunâtres que grossièrement tissés, emplis chacun d’un demi-quintal d’épeautre, de froment, de seigle, que sais-je ? Mais vos écrits ne sentaient pas les cals, les doigts tors, la paume ouvrière et tannée, le penser malhabile, l’expression hasardeuse. La plume assurée, les mots judicieux, la phrase maîtrisée, la période habilement balancée… vous étiez des lettrés. Ç’eût été malappris de ne point vous l’accorder, et de risquer par là-même de vous donner du grain à moudre. 
 
Eussiez-vous vécu il y a deux siècles, rien d’étonnant à ce que, de part vos brillants écrits, vous fussiez dignes d’être célébrés et donc portraiturés par le roi du médaillon, monsieur David d’Angers. Et peut-être eût-on pu vous rencontrer, statufiés par le même, au fronton du Panthéon, entre Jean-Jacques et François, pourquoi pas ? Mais vous siérait-il déjà de gésir en ces lieux ? J’en doute et vous aussi - sans doute.

Et puis, à dire vrai, mon admiration illimitée conjuguée à une déférence tendant vers l’ancillaire cacherait un doigt d’envie… Et si j’ai parfois murmuré que peu me chalait de n’être pas auteur à la hauteur, le pensé-je en mon fonds ? 
 
Et plutôt serions-nous ejusdem farinae


Décidément vôtre

Hache

2 commentaires:

Michèle Rodet a dit…

Hache, quelle magnifique lettre ! Digne de votre non-ancêtre et de tous les pinacles aux frontons desquels nous ne montrons jamais ! Les sentiments s’y développent finement, voltes délicates et nacre irisée, les temps s’y déploient en tous modes et aspects, y compris les plus rares, si bien qu’à vous lire, je me suis crue un moment au grand siècle…
De sorte que j’aie compris pourquoi, en ces temps révolus, Dames et Messieurs se pâmaient pour une missive recelant ne serait-ce qu’un doigt d’esprit !
Alors, ne jalousez plus, aimable Hache : écrivez ! Et honorons ensemble, fièrement et sans fard, le précieux salon auquel nous sommes invités par la gente et très gracieuse Madame Falgayrac de Lyon !

Hache a dit…

Merci de votre bienveillant commentaire.
Il m'encourage à continuer de fréquenter le salon de notre nouvelle Juliette, dont la porte me fut peut-être laissée entrouverte par mon cher et vieil ami François-René......