jeudi 15 mars 2012

Arrière-plan (2)

( texte composé sur le thème 6, autour du mot appareil )

Retrouvez la première partie sur la page : Arrière-plan (1)



... Elle décida de débuter par la partie gauche, en bas : elle se sentait attirée par une route jaune qui faisait un S parfait, un tournant à droite puis un autre à gauche. Et, dans ce « chemin montant, sablonneux, malaisé – et de tous les côtés au soleil exposé » qu’elle avait tant fait réciter jadis, elle fit un prudent premier pas. En fait elle n’y rencontra ni coche, ni mouche, le sable était très doux à son pied, la pente insignifiante, et le soleil heureusement voilé : pas le moindre brin d’herbe, arbrisseau ou arbuste sur le talus de terre rougeâtre à sa gauche. Elle avançait sans fatigue, à son rythme, les poumons dilatés par un air d’une pureté venue du fond des âges, et dans sa tête chantait une très vieille danserie, légère et solennelle à la fois. Au début du deuxième tournant, elle dut contourner un tas de grosses pierres, sûrement un éboulement : dans un paysage plus sévère, son chemin s’encaissait entre des parois de rochers ravinés, colonnes plus ou moins torses. Elle ne put contenir le réflexe de scruter attentivement le haut des crêtes de chaque côté. L’absence d’indiens rassura l’amatrice de western qu’elle était.

Au bout d’une courte ligne droite qui terminait les gorges, elle eut la surprise de buter sur une étendue d’eau, gris-bleu, à la surface à peine ridée. Un bras de mer, un fleuve ? Difficile à savoir : pas d’horizon, mais, de l’autre côté, des falaises tourmentées dont le haut se fondait dans la brume, et la base s’émiettait en quelques langues rocheuses. Elle se baissa, cueillit une gorgée d’eau dans le creux de ses mains, geste tout bête mais efficace : c'était salé.

Son dernier bain ne remontait qu’à l’été dernier, elle pratiquait la nage pour se maintenir en forme, et par plaisir aussi. C’était un des rares moments où elle appréciait l’époque actuelle : sur la plage, personne ne montrait du doigt une octogénaire en maillot. Mais là, pour continuer, c’est nue qu’elle dut se mettre. Nulle âme pour la voir, ni à droite ni à gauche. Eut-elle le tort de ne pas regarder derrière elle ? Elle avait encore de beaux restes - en natation s’entend - et d’un crawl honorable elle longea le rivage à main droite…

En une vingtaine de minutes, à ce qu’il lui sembla car elle avait aussi quitté sa montre, elle atteignit un petit golfe. Elle s’arrêta pour souffler en faisant la planche. Tout en nageant, elle avait eu une sensation bizarre. Le jour s’était brusquement assombri, puis la clarté était revenue, un peu comme lors d’une éclipse. Ou alors comme si elle était passée derrière quelque chose, mais elle chassa bien vite cette idée absurde.

En deux brasses, elle regagna la rive, s’assit quelques minutes. A l’horizon, cette fois on devinait le large, un ciel brumeux entre deux falaises. Elle entreprit de descendre un chaos de rochers plus qu’abrupt. Elle regrettait d’être nue, non par pudeur, elle ne voyait personne aux alentours, non qu’il fît froid, l’air était printanier, mais la plante de ses pieds commençait à s’échauffer douloureusement. Aussi préféra-t-elle marcher dans l’eau claire de la rivière, large mais peu profonde, jusqu’à un pont de pierre dont les trois arches l’invitaient à monter sur son dos. Elle le franchit. Et c’est à l’extrémité du pont que survint l’impensable : son dernier pas l’engloutit dans une nuit dont elle eut juste le temps, avant de s’y anéantir, de noter machinalement la couleur : un marron assez laid, banal et monacal.


On s’agita, assez mollement, pendant quelques semaines : on la taxait d’originale, on ne connaissait pas vraiment sa famille, et si elle, elle savait tout sur les gens du village et leurs petits secrets sur plusieurs générations, l’inverse n’était pas le cas.

On regarda, assez distraitement, sur le bureau au plateau marbré d’encre rouge par des générations de corrections rageuses, un petit cahier ouvert sur une page quasi vierge, mis à part trois mots écrits d’une main ferme au début de la toute première ligne : un petit chemin 

On s’étonna, assez vaguement, de voir, sur son appareil photo fraîchement offert, la reproduction du tableau, pleine page de droite du livre « Les trésors du Louvre », présent plus ancien. Le maire se dit décidément qu’ils la comblaient de cadeaux et que pour les remercier, elle disparaissait sans même un au revoir ! Et quelle idée de prendre en photo un tableau que tout un chacun, dans le village, avait en calendrier des postes, en plateau pour l’apéritif, en set de table, et même, disaient les mauvaises langues, en couvercle de cuvette des toilettes chez l’ancien garde-champêtre, vieil ours veuf qui ne recevait absolument personne.

Quel tableau ? Mais si, vous connaissez cette femme au regard torve, aux joues mafflues, au sourire faux, qui cache et qui gâche un petit paysage de rêve sur lequel bien peu jettent un œil, et où on ne peut pas voir, au bout d’un chemin sablonneux, un petit tas de vêtements de grand-mère soigneusement pliés, avec une montre par-dessus. Bien sûr, on ne regarde que la Joconde…

Hache

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