jeudi 15 mars 2012

Arrière-plan (1)

( texte composé sur le thème 6, autour du mot appareil )

Pour ses quatre-vingts ans, ils lui avaient offert un appareil photo : « Comme ça, mamie, vous pourrez tirer le portrait de vos petits-enfants ! Vous êtes contente, c’est un beau cadeau… » Mais oui, mais oui, et allez donc, toujours en train de se faire mousser sans la moindre vergogne. Ça n’avait pas dû les ruiner… Avec un stabilisateur d’image ! Gentil pour elle qui n’avait même pas la tremblote, en tout cas nettement moins que le maire dans la force de l’âge. Et pour lui, c’était plus l’abus de breizh-whisky que le docteur James Parkinson, le responsable.

Et puis, elle n’avait rien demandé, rien annoncé d’ailleurs. C’était sûrement la grosse Marie qui avait vendu la mèche. Et, rien qu’à voir son air béat dans la salle des fêtes, elle avait pensé « une première adjointe ça ferme sa g. ou ça démissionne », tout en se demandant dans son for intérieur d’où lui arrivait cette expression, elle qui avait horreur des phrases toutes faites. Et puis « mamie » l’insupportait, il n’y avait que les gens du village pour l’appeler comme ça, conseil municipal en tête. D’accord, il leur semblait l’avoir toujours connue. Elle avait été plus ou moins secrétaire de mairie, après la fermeture de l’école dont elle représentait à elle seule l’ensemble du corps enseignant. Mais que savaient-ils de sa famille à elle, mère célibataire, c’est-à-dire fille perdue pour son époque au parler dru ?

Des petits-enfants, dame oui, elle en avait. Elle n’en parlait jamais. Et pour les prendre en photo, la petite de Paris ou les deux ados de l’autre bord de l’Atlantique, il aurait fallu un sacré téléobjectif ou plutôt un super-zoom, comme disent les numérisés d’aujourd’hui. Jamais ils n’étaient venus la voir à Beuzac.

Bon, ronchon d’accord, mais polie c’est sûr : elle allait se servir au moins une fois de l’appareil, histoire de remercier. Elle avait beaucoup réfléchi, elle ne voyait absolument pas quoi prendre : la vue sur la baie depuis sa fenêtre du haut, c’est sûr qu’il n’y avait pas de plus beau paysage au monde, mais elle l’avait depuis des décennies dans les yeux. Son chat noir ressemblait à tous les chats noirs de la chrétienté, son poisson rouge à tous les poissons rouges des catalogues de poissons rouges. Catalogue lui fit penser à un gros livre de peinture offert par les mêmes - ou presque - généreux donateurs quand elle avait pris une retraite très tardive. Alors elle l’ouvrit et fit une photo d’un tableau, sur une page au milieu du volume, parce que forcément c’est ainsi qu’il restait grand ouvert tout seul, étalé sur la table. Sur l’écran au dos de l’appareil, il apparut une toute petite image, dont elle ne sut que faire. Alors, sur un des cahiers d’écolier à petits carreaux et au format désuet dont il lui restait tout un stock, elle commença une description du tableau, c’est-à-dire, en fin de compte, de sa première photographie...

Hache

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