jeudi 16 février 2012

Monsieur Genlis

( texte composé sur le thème 5, autour du mot surprise )

– Une visite de courtoisie, Patron ! Pour rassurer vot' dame...
– Oui, Février, je sais bien. A la maison comme au Quai, j'ai toujours l'impression d'être en service commandé.
– Vous aimez bien, pourtant, faire jaillir la vérité du placard !
– Ce qui me plaît, c'est flairer le détail qui cloche, à mon rythme, par hasard, en passant. J'ai suffisamment de pif pour tout ce qui pue sans avoir besoin que d'autres tordent le nez à ma place.


Une trêve de Noël était offerte, ce jour, au commissaire Magret. En voisin, l'inspecteur Février passa pour l'apéritif et apporta à son chef une blague à tabac neuve qui rejoindrait le lot de pipes et ustensiles en stock. Le commissaire restait fidèle à ses accessoires jusqu'à usure complète. Au milieu du salon aux profonds fauteuils de cuir caramel, Madame Magret s'inquiéta :

– C'est tout de même étrange, Monsieur Genlis est en retard !
– Et alors..., bougonna le commissaire en mordillant le tuyau de sa pipe.
– Eh bien, Monsieur Magret, tu sais notre ami ponctuel, cela ne lui ressemble pas.
– Notre ami... Ton ami, oui... Février et moi l'appelons "Le Soupirant de Madame Magret"
– Ah, c'est un peu fort, mon ami, tu sais bien ce qu'il en est. Ce brave garçon est si seul à son âge. Il rend de fiers services à tout le monde, il est si bricoleur... Dois-je te rappeler que fort de ta grande intelligence de premier policier de France, de la faculté de fumer et boire un whisky en même temps, tu ne sais pas faire grand-chose de tes dix doigts !
– Madame Magret, tu m'agaces !
– Peut-être, mais j'aimerais que vous alliez jeter un œil chez notre gentil Genlis. Il a trois ans de plus que toi, mon ami et par ce froid sait-on jamais... Je l'ai trouvé un peu pâlot il y a trois jours.


Il neigeait dru, chaque trace aussitôt recouverte. Le vent tourbillonnant accompagna les deux hommes jusqu'à la demeure de Monsieur Genlis. A cette heure de digestion de réveillon, ils ne croisèrent personne. Le commissaire comptait découper la dinde ce midi et il était 11h30.

– Ça sent le sapin !
– Z'êtes pessimiste, Patron ! Vous ne l'aimez guère, hein le soupir... je veux dire M'sieur Genlis ?
– Baisse ton cache-col et respire. Tu ne sens pas ? Tu vois des sapins autour de la maison ?
– Non...
– Eh bien l'odeur vient de l'intérieur. Là, des marques de résine sur la porte. Vas-y, sonne. Insiste, je passe voir derrière.
– Monsieur Genlis, vous êtes là ?
– Alors ?
– !!!
– Mouais... Son automobile est garée sous l'auvent. Vu la couche de neige immaculée aux abords, elle n'est pas sortie depuis des jours.
– Avec ce qui tombe, on ne peut rien déduire. Un vrai temps d'assassin, Patron !
– Tu as ton sésame ?
– Vous croyez que...
– C'est surtout cette odeur qui m'intrigue. On se croirait dans les Vosges sur ce perron...
– Voilà, un vrai beurre, aucun tour de clef.
– Allume, s'il te plaît. Une forêt...! Le pif, je te dis !
– Comment a-t-il pu rentrer tous ces sapins ? Au moins une demi-douzaine dans chaque pièce.
– Picea abies. L'épicéa sent fort et se déplume rapidement. Il a dû les faire livrer il y a dix jours, le sol est jonché d'aiguilles.
– Patron, dans le salon les arbres sont décorés et les lampes clignotent. Monsieur Genlis, vous êtes là ? Un problème...? Je monte à l'étage !
– Si il est là-haut, ne lui fais pas peur, il est fragile me semble-t-il malgré ses multiples activités.

Tandis que son adjoint investit l'étage, le commissaire se fraie un chemin entre les branches.

– Rien, Patron !
– Redescends !
– On croirait vraiment qu'il est chez lui. Au milieu d'une bibliothèque il y a un réseau miniaturisé de trains comme on n'ose pas en offrir aux gosses tellement c'est minutieux et cher.
– Chut. Un sifflement... La cuisine. Une cage d'oiseau, couverte. C'est vrai, il avait parlé une fois du mainate qui lui tenait compagnie mais qui devenait pénible, à la longue. La solution pour ces bavards, c'est de les mettre à l'ombre.
– Comme nos clients, Patron !
– Oui... Hop !
Vive le vent, vive le vent d'hiver
    Vive le vent et bonne année Grand-Mère...!
– Un peu tôt pour la bonne année, mon p'tit poulet, tu sais où est Monsieur Genlis ?
...Vive le vent, vive le vent d'hiver...
– On n'en tirera rien, remets-moi ce gaillard en cell... je veux dire à l'ombre, je ne peux pas me concentrer.
– Aïe, ça pique, y en a partout. Un bazar pareil ! Votre dame verrait ça...
– Ne mêle pas Madame Magret aux manies de ce vieux fou même si je suis là à cause d'elle. Il chantait quoi l'oiseau tout à l'heure ? Vive le vent... Tu trouves normal cette couche d'aiguilles séchées sous la cheminée ?
– Ben oui, un sapin tout pelé du bas est juste devant, sans doute la chaleur du feu.
– Seul le poêle d'appoint de la cuisine fonctionne. L'âtre est froid depuis un moment. Avec ce vent, le conduit aurait dû faire courant d'air et souffler les... Bon Dieu, l'échelle ! Derrière, contre le mur. Me suis même dit que c'était joli ces degrés neigeux, une échelle pour le Paradis...
– Poète, Patron ?
– Vite, sors et grimpe, quelque chose bouche la cheminée, j'aimerais me tromper sur la surprise !

– Aïe...
– Tu le vois ?
– Oui... malheureusement.

Enfoui sous une épaisse couche de neige, le corps sans vie de Monsieur Genlis, vêtu de rouge et blanc, repose parmi un amoncellement de paquets cadeaux enrubannés de couleurs vives sur lesquels une étiquette à la graphie appliquée précise :

"Pour Adrien Genlis, Joyeux Noël"

Danyel Borner

3 commentaires:

Michèle Rodet a dit…

Ah ben ! Quelle histoire !
Et Mme Magret qu'a perdu son soupirant ! Et c'est pas avec son Magret d'époux, qui manque singulièrement de tendresse, qu'elle va trouver de la poésie au coin du feu...
Mais... Une suggestion, Danyel : Mme Magret - faudrait lui trouver un prénom - ne pourrait-elle pas faire très prochainement une charmante rencontre sur le carreau ?

Hélène a dit…

Triste chute ... mais j'ai bien ri ! Merci Danyel !
Magret, il vaut mieux qu'il soit commissaire fumeur de pipes que pisgiste dans un canard...

Hélène a dit…

Oups ... ! pigiste, bien sûr