mardi 21 février 2012

Correspondances

( texte composé sur le thème 7, autour du mot carreau )

Je m’appelle Hubert et j’habite à la campagne une gentilhommière de quinze pièces, sans compter les dépendances...

Être un fils « de bonne famille », comme on dit, n’est pas forcément chose aisée. Oh ! Je sais : depuis que Bourdieu et la sociologie ont pris notre milieu social comme objet d’étude, impossible d’ignorer que je fais doublement partie de la caste des « héritiers ». Je ne m’en plains pas d’ailleurs, bien que je ne me reconnaisse pas totalement dans le portrait que l’on brosse de nous. D’accord, j’adore lire et je suis sensible à ce qui relève de la connaissance et des arts. D’accord, j’ai tout cela à disposition : famille cultivée, temps, bibliothèque, etc. Je suis cependant dépourvu de l’esprit de puissance et des ambitions que l’on prête aux miens.

J’aime la nature et la culture, oui, mais ni pour les posséder, ni pour les gérer. Je suis un « rêveur » - c’est ainsi que ma mère qualifie ma distraction native. Ce que l’on appelle « distraction » ou « rêverie » dans ma famille est la manifestation de la concentration exclusive que je porte à ce qui me préoccupe sur l’heure. Il faut que je vous dise : je ne sais pas faire deux choses à la fois, et encore moins penser à deux choses ou à deux temps à la fois. Rien que cette idée me trouble. Or chez mes proches, c’est pratique courante, si bien qu’à présent lorsque l’on s’adresse à moi, je ne sais plus où et quand mes interlocuteurs se situent. Ni ce qu’ils attendent de moi. Ils disent que je suis « ailleurs » mais en vérité, ce sont eux qui ne sont jamais hic et nunc, ici et maintenant.

J’ai découvert de façon fracassante que mon rapport au monde différait de celui de mon entourage. Je croyais jusqu’alors que nous accordions tous une attention semblable aux êtres et aux choses, que nous les considérions simplement pour ce qu’ils ou elles étaient. Il ne m’était jamais venu à l’esprit que l’on puisse être à double, triple détente, et même davantage…, quoi que la correspondance entre les formes me charme depuis longtemps. Mais à l’évidence, il ne s’agit pas du même phénomène.

Maintenant que j’ai fait cette découverte, j’interroge les miens pour mieux comprendre. Ainsi à propos des carreaux noir et blanc qui recouvrent le sol de l’entrée de la maison, j’ai demandé ce matin à mon frère et à notre gouvernante ce qu’ils évoquaient pour eux.
– Un échiquier ! m’a répondu aussitôt mon frère. En fonction de la façon dont tu te déplaces, tu es le roi, la reine, le cavalier… ou le fou ! Et il a pouffé de rire.
Moi, vous vous en doutez déjà, je ne comprends rien aux échecs ! Quant à notre gouvernante :
– Un carrelage dans une entrée, c’est pratique : imaginez, avec la boue ou la poussière que l’on ramène de dehors, s’il y avait eu un plancher ici, il aurait fallu quelqu’un à plein temps pour le poncer-cirer. Alors qu’avec des carreaux, un coup de balai et de serpillière… et hop ! Le sol est propre !

J’ose à peine le dire ! Ce carrelage me fait penser aux tableaux intimistes de Vermeer : Le concert, L’allégorie de la peinture, La lettre d’amour…

Mais revenons à la façon dont j’ai pris conscience de cette différence. Il y a un mois environ, comme je circulais en voiture sur une petite route près de chez moi, je suis entré en collision avec un autre véhicule. Par bonheur, je roulais lentement de sorte qu’il n’y eut que de la tôle froissée.
– Veuillez excuser, monsieur, ce moment de distraction…
– Distraction ? Ben ça alors ! Elle est bien bonne, celle-là ! Ell’est pas assez grosse ma Rolls ?
– C’est que, voyez-vous, une tourterelle cendrée perlée a traversé la route juste devant mon pare-brise, si bien que je l’ai suivie des yeux pour voir où elle allait se poser. Le malheur a voulu que cet événement arrivât à ce carrefour au moment où votre voiture passait …
– Le Malheur ? Une Tourterelle Cendrée Perlée ? Môssieu voit un oiseau gris au milieu d’un ciel gris et pas ma Rolls noire sur la route juste devant lui ? Nom de Dieu, mais d’où y sort, ç’ui-là ? Qui m’a foutu un con pareil ? Et d’abord, quel âge t’as, p’tite tête ?
– 21 ans, monsieur. Mais en quoi mon âge intervient-il dans cet incident ? J’ai mon permis de conduire !
– Incident !!!? Incident ? Moi, j’appelle ça un accident ! Regarde ! Mon aile arrière : bousillée ! Foutue ! Va falloir la changer ! Ça va te coûter bonbon, Môssieu de Qui-baille-aux-corneilles !
– Ne nous querellons pas sur les mots, monsieur : va pour accident. Cela n’empêche que c’est l’époque de la migration des palombes et qu’il importe d’en repérer la trajectoire.

Le conducteur de la Rolls m’a jeté un drôle de regard. Il devait avoir dans les 60 ans. Son visage a perdu son teint rouge vif et ses manières sont devenues onctueuses. Je m’y connais peu en homme, mais j’ai bon œil et bonne oreille : j’entends très bien les changements de fréquences sonores.
– Combien tu craques pour ta chasse, Petit ?
– Mais, monsieur, je ne vous permets pas… Procédons plutôt au constat : j’endosse évidemment toute la responsabilité, puisque j’ai enfreint le stop.
– C’est bon ça, la tourterelle ?
– Mais…
– Où elle est, ta chasse ?
– ?
Et pour finir, sur un ton grand seigneur et en bombant le torse, il a déclaré :
– Écoute, Fiston, j’ai quelqu’chose à te proposer : tu m’paies une aile de Rolls et je t’offre une aile de tourterelle. C’est pas un bon deal, ça ?

Cela m’a laissé sans voix…

Quand j’ai raconté cette histoire à Arnaud, mon meilleur copain, il a remarqué :
– Et ben ! Heureusement que les opportunistes tombent parfois sur des gars comme toi !

Michèle Rodet

2 commentaires:

Hélène a dit…

Hubert est tout sauf un hurluberlu ... il s'éberlue à chaque pas ... Quelle aventure : la moindre sortie devient voyage ! Le retrouverons-nous dans d'autres textes ? J'aimerais le suivre plus avant, voir des lieux quotidiens repeints par son regard tendre, alors que les autres évoluent à côté de lui (aux mêmes endroits, mais pourtant ailleurs). J'aimerais voir encore des tableaux surgir de géométries habitées, comme dans ces livres dit "pop-up", où des univers en relief se déplient entre les pages qu'on ouvre.
Hélène

Michèle Rodet a dit…

Quelle belle façon de lire et de commenter ce texte, Hélène ! Cela me touche beaucoup !
Je n'avais pas imaginer donner de suite à ce personnage, mais... si d'autres thèmes s'y prêtent, pourquoi pas ?
En attendant, j'espère et guette des nouvelles toutes fraîches sorties de sous ta plume.
Michèle