vendredi 20 janvier 2012

Visages intérieurs

(texte composé sur le thème 6, autour du mot appareil )

Indigo… L’indigo, l’obscurité… Les couleurs dominantes de la photo sont celles de la nuit.
Pas de champ visible au-delà de la figure en buste qui en occupe le centre. En fond, seulement du noir.

Un chèche indigo couronne, de façon altière mais sans arrogance, le front et les cheveux ; il est drapé autour du visage et tombe souplement sur le devant du manteau, indigo aussi, comme un pectoral. L’épaule gauche, légèrement baissée, suggère que l’homme était en mouvement au moment où la photo a été prise. Il semble d’ailleurs, à l’expression de son visage, qu’il ait levé les yeux à l’écoute d’une parole pour jeter un regard complice à son interlocuteur, demeuré hors champ. Une lueur chaleureuse et bienveillante pétille dans ses yeux. Le sourire qui habite son regard, habite aussi chacun de ses traits : les sourcils, les pattes d’oies et les rides sous les paupières, les pommettes, les lèvres, la moustache et la barbe poivre et sel.

Le photographe lui fait face. L’objectif de l’appareil est placé en vis-à-vis, de sorte qu’il se dégage du cliché un sentiment d’intimité et de proximité. La source de lumière provient de la gauche. Un feu, lors d’un bivouac peut-être ? Sa lueur prête à la peau de l’homme des teintes chaudes, ocrées et, loin de dissimuler les marques du temps, elle les met en valeur en conférant à ses traits une beauté et une sérénité dans laquelle j’ai immédiatement désiré être introduite.

Si bien que j’ai gardé le catalogue de voyage - reçu par courrier - dont cette photo orne la couverture. Je l’ai laissé traîner quelques jours sur une table et lorsque j’ai compris qu’un lien s’était noué entre cette image et moi, je l’ai épinglée sur le panneau de liège où j’affiche ce qui m’importe, ce pour quoi j’ai besoin de temps, ce avec quoi je veux frayer et faire un bout de chemin… Après tout, il y a mille façons de voyager... Et cheminer sur les sentiers de ses profondeurs réserve aussi de surprenantes découvertes.

Ainsi disposée, je peux la contempler en passant, tandis que je vaque à mes occupations quotidiennes, et laisser se tisser des correspondances. Lentement, doucement, car je le sens : ce que ce visage a à me dire est subtil, délicat et touche à une zone sensible… Tant de chevaux sauvages résident encore dans mes déserts intérieurs, prompts à s’effrayer et à s’enfuir, qui sont difficiles à approcher. La présence continue, discrète et silencieuse de ce regard, dont la bonté me touche, les apprivoise. Peu à peu. Sans l’intervention de ma volonté. Imperceptiblement, une fibre s’est mise à vibrer en dessous de mon plexus solaire, comme une corde de oud, lorsque je passais devant sa face.


Il a les lèvres closes. Ce que cet homme a à dire passe par ses yeux, l’expression de son visage. La photo est lisse, sans grain ; bien que prise dans l’obscurité, elle ne comporte aucun bruit. Point d’objets non plus, pas de bijoux, ni d’accessoires. Aucun bavardage, rien qui détourne l’attention. Ce silence n’est pourtant ni vide, ni indifférence. Il n’est pas superficiel non plus. Il enveloppe, comme la nuit. Il évoque la plénitude, une plénitude trouvée et accomplie. L’unité réalisée du corps, du cœur, de l’âme et de l’esprit, avec son environnement. Cette photo ne suggère ni passivité, ni langueur, ni mollesse. Il s’en dégage de la consistance, une énergique tranquillité et de la force. Une force qui n’est ni la maîtrise inquiète, ni l’autoritarisme abusif des petits chefs. C’est une fermeté née de la capacité, acquise, à assumer tout ce que l’humanité comporte en elle d’écartelant et de déchirant. Une humble souveraineté.

Cette paix aimante m’a attirée avant même que je puisse la nommer. Bien que je sache la désirer depuis toujours, je ne savais pas pouvoir la rencontrer accomplie dans le regard et le corps d’un autre. Il fallait que ce visage fût celui d’un étranger.


J’ai gardé cette photo. Et lorsque la violence froide, fracassante, entravante ou hurlante du monde fait rage et me trouble, j’y reviens comme l’on retourne auprès d’une source ou d’un père, j’imagine, dont le visage a le pouvoir de refléter et d’incarner l’autre face de l’existence. L’amour, la générosité, la présence, le respect, la bonté…

Michèle Rodet

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