dimanche 29 janvier 2012

Muses

( texte composé sur le thème 6, autour du mot appareil )

A peine franchi le seuil de l'exposition, vous hésitez à poursuivre, pressée d'en finir au plus vite. Passant en hâte devant tous ces portraits d'hommes, vous avez souri imperceptiblement devant certains noms qui ont réveillé votre culture générale en jachère.

Soudain, vous rebroussez chemin pour consulter le fascicule d'accueil concernant la famille de photographes dont les œuvres s'affichent au gré des salles. Peut-être ne compreniez-vous pas très bien ce que vos yeux regardaient ? Vous me tourniez le dos.
De retour de votre lecture vous semblez plus détendue qu'à votre arrivée, plus sensible aussi : vous avez enfin découvert le mur de droite, celui sur lequel je suis suspendue depuis trois mois...

Comme vous le constatez, je suis un peu lasse d'être debout depuis tout ce temps ! Ma tête s'incline sur mon bras gauche qui, plié sur un coussin de velours, isole le haut de mon corps de la dureté d'une console au dessus de marbre.
Mon portrait vous impressionne. Votre regard zoome, du profil épuré de mon visage au drapé de l'étole : celle-ci entrelace la ceinture de boules de buis qui plombe ma robe d'organdi.

Vous reculez de quelques pas de sorte que votre champ visuel puisse se repaître de l'ensemble de ma personne, comme fascinée.
Je le fus aussi lorsque Charles, mon oncle, réalisa le tirage de cette photographie au cours de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, dans l’Angleterre victorienne.
Quel plaisir de découvrir ce dégradé subtil de blancs ambrés et de bruns ombrés qui distille à l'ensemble de la photo une atmosphère de douce mélancolie.

Maintenant, votre esprit me quitte et vagabonde à la recherche d’une réponse. Vous venez de réaliser que l’écrivain Charles Lutwidge Dodgson, alias Lewis Carroll est aussi photographe. Puisque je suis sa nièce, je suis sûrement sa muse, la petite Alice… Ne vous fiez pas aux apparences !
Surprise et intriguée, vous allez vous renseigner ; mais la commissaire de l’exposition ne sait rien de plus concernant cette photo, elle en est désolée.

Laissez- moi vous raconter…

Au dessus des brumes de la Tamise qui se dissipent peu à peu, imaginez un bateau à rames glissant au fil de l’eau, transportant pour toute cargaison, un garçonnet et trois petites ondines en robes de mousseline blanche vaporeuse.
Le rameur est un homme d'une trentaine d'années, vêtu d'un costume de lin blanc et d'un chapeau de paille à larges bords. Il s’habille de noir pendant la semaine, selon la coutume des professeurs anglais de l’époque, mais le dimanche il se métamorphose en dandy écrivain-poète et dessinateur pour enchanter son jeune auditoire.
Lewis Carroll abandonne les rames qui s'enfoncent légèrement dans l'eau claire, laissant l'embarcation dériver sur son aire.
Il ouvre alors un grand cahier sur lequel il dessine inlassablement tout en contant des histoires magiques aux enfants ébaubis.
Lorsque la barque accoste la rive, les enfants divertis sont escortés par leur gouvernante jusqu'à la maison de mon oncle. Là, ils prennent place sur un grand sofa, encore animés par les récits fantastiques de leur hôte.
Celui-ci prépare alors son appareil photographique, fait poser ses petits protégés et prend des photos avant que les expressions réjouies des enfants n'aient eu le temps de disparaitre.

C’est l’une des trois petites filles qui fut sa muse. Elle se prénommait Alice Pleasant Liddle… tomba dans le terrier d’un lapin blanc et découvrit le pays des merveilles.

Elhuan

Bibliothèque de la Part- Dieu : exposition Les SUDRE
Portrait de sa nièce par Lewis Carroll,
tirage à l’albumine par Claudine Sudre

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