dimanche 15 janvier 2012

Le voyage scolaire

( texte composé sur le thème 6, autour du mot appareil )

Depuis l’instauration de la journée du patrimoine, la plupart des villages regorgent d’initiatives festives et culturelles, histoire de vivre ou revivre de bons moments collectivement. Les élèves de la classe unique de mon village avaient donc eu l’idée d’exposer les photos de groupes, immortalisés chaque année par un photographe scolaire. On y retrouvait les bambins à partir du cours préparatoire jusqu’aux adolescents du cours fin d’études. Et pendant trois décennies, Mademoiselle Frotain, devenue au fil du temps Madame Lechevallier, se trouvait au milieu d’eux sur la photo : ils eurent alors l’idée de l’inviter, le temps d’une soirée.

Mme Lechevallier est une femme de caractère d'où émane une autorité naturelle, bien en chair et élégante. Native de la région rennaise, elle y est retournée vivre une retraite paisible et bien méritée après une trentaine d’années passées dans notre village et jusqu’à la fermeture définitive de l’école en 1979. Et c’est en voiture, du haut de ses quatre-vingts ans, qu’elle est arrivée, accompagnée de sa sœur, devant la salle des fêtes du Tourneur, l’œil bleu pétillant et toujours aussi aguerrie. Elle avait toujours eu l’écoute attentive des parents d’élèves qui étaient également là pour l’accueillir. Il n’eût d’ailleurs pas fallu autrefois lui répondre, ne serait-ce qu’une seule fois, car ces derniers en auraient alors été avertis, d’autant qu’en ce qui concernait notre fratrie, mon père cultivait son potager et, à ce titre, mangeait régulièrement chez elle chaque samedi midi de printemps.

Un samedi soir donc, près de cent vingt personnes se retrouvèrent autour de Madame, la seule à porter ce titre dans le village. Toutes les autres femmes étaient et sont encore, pour la plupart, appelées par leur prénom. Très en forme et dans son rôle de maîtresse, elle se permit de réprimander sur une faute de syntaxe un de ses premiers élèves ayant déjà atteint la soixantaine. L’élève était intimidé et les autres, dont les plus jeunes frisaient la trentaine, surveillaient de près leur langage.

Des photos avaient été affichées sur les murs de la salle des fêtes et l’une d’elles attira tout particulièrement mon attention. C’était une photo de groupe, prise lors d’un voyage scolaire qui avait toujours lieu fin juin entre la remise des notes des compositions et le ménage de la classe. Celui-ci consistait, dans mon souvenir, à passer les tables au papier de verre pour enlever les tâches d’encre, recouvrir les livres de bibliothèque, cirer le parquet de la classe, balayer le couloir, le préau et la cour.

Les parents qui n’avaient pas encore commencé la fauche des foins et les anciens élèves qui avaient quitté l’école, le certificat d’études en poche, étaient aussi de ce voyage d’un jour, seule sortie de l’année. Le départ était fixé vers les trois-quatre heures du matin. Les paniers du pique-nique étaient déposés dans la soute : poulet rôti enveloppé dans son torchon, pain de deux livres, confiture maison et bouteilles de cidre. On ne connaissait pas encore les casse-croûtes. On partait tout d’abord vers un château : Chambord, Chenonceau, le Lude ou Versailles. J’ai aussi le souvenir des caves du Rouvray. On revenait toujours par la mer où nous pique-niquions des restes du midi sur le sable qui s’invitait dans nos tartines, et nous buvions du Vittel délice. Puis nous rentrions dans la nuit étoilée. Nous n’avions pas de maillot de bain, mais nous avions la permission d’ôter souliers et socquettes pour courir dans les vagues.

La photo est prise à l’extérieur du car. Madame trône au milieu de tout son monde, à l’endroit même où auraient posé les mariés sur une photo de groupe le jour de leur mariage. Elle semblait encore plus impeccablement coiffée et habillée que d’habitude, sans sa blouse en nylon. Nous avions tous revêtu les habits du dimanche : costume à culotte courte avec une chemise blanche et un nœud papillon rouge pour mes frères, âgés peut-être de huit et dix ans. Notre aîné qui devait alors avoir douze ans arborait déjà la cravate. Les filles se dressaient sur leurs talons hauts et avaient toutes de l’allure avec leurs robes plissées. Je portais moi aussi une très jolie robe blanche gonflante, avec les cheveux courts et très raides, au grand regret de ma mère. Qu’importe, j’étais au premier rang entre mes deux plus jeunes frères qui me donnaient la main et souriaient avec bonheur. L’aîné était plus haut, nous surveillant peut-être. Mes parents n’étaient pas du voyage cette année-là. Peut-être était-ce l’année de la naissance de notre jeune sœur, de six ans ma cadette ?

Je n’ai absolument aucun souvenir particulier de cette journée mais cette photo est une évidence de notre vie d’alors. Cette proximité, ce bonheur partagé d’une journée, ce clin d’œil à une maîtresse d’une génération et demie, ont fait de nous, petits Normands d’alors, ce que nous sommes aujourd’hui. Quant au photographe qui a immortalisé ce moment grâce à son appareil et qui devait se trouver parmi nous, je n’ai pas la moindre idée de qui ça pouvait bien être.

Martine Duchemin

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