mercredi 11 janvier 2012

Enfance

( texte composé sur le thème 6, autour du mot appareil )

C'est un album de bonne taille, mais plutôt mince, de l'école des loisirs, que je garde là, dans ma bibliothèque, à portée des yeux et de la main. Je le feuillette souvent. On y retrouve le scénario d'un vieux moyen métrage, au rythme de quelques images. Certaines sont colorées : sur un fond de teintes grises et pâles ressort un bel élément du décor et de l'action, tout en courbes douces et rouge vif. Cependant, comme pour aiguiser notre imagination, ou la rendre complice, la plupart des photographies réalisées sur le tournage et choisies pour illustrer le conte papier, sont en noir et blanc... Par le cadre, la composition, le sujet, elles rappellent les célèbres prises de vues de Willy Ronis et celles, bien sûr, de Robert Doisneau.

Imaginez donc les rues d'un quartier populaire de Paris dans les années 1950, immeubles sales, persiennes vétustes, becs de gaz, chaussées pavées, 4CV, Vedettes, autobus à plateforme. Ici ou là, quelques écritures publicitaires vantent le savon Le Chat, la gaine Chantelle, les produits Miror, un appareil Frigidaire ; des affiches délavées annoncent Les Orgueilleux, avec Michèle Morgan et Gérard Philippe, au cinéma Le Paradis, La Maîtresse de Fer à l'Alhambra, ou le spectacle en cours au théâtre de Belleville... Dans mon album, on s'égare, un peu plus loin encore, jusqu'à Ménilmontant, le long de venelles pentues, à l'assaut d'escaliers crevassés et surtout dans une espèce de "jungle" : pour leurs jeux et divers règlements de compte, les mômes investissent en effet des terrains vagues, abandonnés pour l'heure entre passé et avenir, derrière des murs fracturés et de fragiles palissades.

C'est l'époque des "doigts pleins d'encre", des bandes d'écoliers en culottes courtes s'égaillant comme des moineaux après la classe. Pascal, le héros de l'histoire, un blondinet, ressemble au Sébastien de Cécile Aubry qui charmera quelques années plus tard tant de téléspectateurs. Le garçon est habillé d'un pull à col roulé ou d'une veste, beiges ; il porte un pantalon assorti, long, souple, et des chaussures fermées à lacets, à peine plus foncées. Six ou sept ans à peine d'enfance ronde, tendre et tristement solitaire dirait-on... Le bonhomme se débrouille tout seul pour aller et revenir de la communale, traverser les rues, grimper les pentes, un mince cartable au bout du bras... Son quotidien paraît bien réglé, tranquille. Mais voilà qu'une rencontre insolite, trouvaille de hasard, va changer la donne. Pascal parvient, enfin, à se faire un copain, plutôt attentif, joueur, et… fidèle ; les deux s'entendent si bien qu'ils ne se quittent presque plus ! Hélas, la trop belle amitié finira par susciter de funestes jalousies...

Avant que l'aventure ne tourne au tragique, puis au magique, les déambulations de Pascal et de son acolyte, si sympathique mais... très encombrant, seront l'occasion de scènes étranges, drôles, voire burlesques, souvent charmantes... Celle-ci par exemple : elle se passe au retour de l'école. Il pleut et Pascal, prévenant, ne veut pas que son nouvel ami soit mouillé. Aussi demande-t-il la permission, dans la rue, à plusieurs personnes successivement, de les laisser s'abriter sous leur parapluie. Les passants acceptent, de bon gré, amusés, comme l'est en particulier ce vieux monsieur à barbichette, coiffé d'un béret, cravaté, vêtu d'un long manteau noir, et dont le pantalon à plis soignés tombe sur d'élégantes chaussures. De la main droite l'homme s'appuie sur une canne et de la gauche il tient haut au-dessus de Pascal son pépin sombre à pommeau rond. La surface du trottoir étincelle de toutes ses flaques et les silhouettes s'y reflètent, sinueuses. Le photographe a fixé les deux personnages alors qu'ils conversent, en marchant, et qu'ils longent la devanture d'un café : on en devine la terrasse, un bout de table ronde, deux chaises à accoudoir, en rotin, un vantail mobile décoré de publicités pour le bouillon Viandox et le Pernod 51. L'enfant semble répondre au vieil homme qui a dû le questionner, par curiosité, et qui le regarde maintenant, en souriant...

Le parapluie protège évidemment Pascal mais, à ce moment précis, il sert surtout de casquette à l'énorme créature que le gamin tient par un fil : les baleines englobent en effet un imposant... ballon de baudruche !

Ce fameux ami, ce ballon au cœur luisant, tout gris sur la photo, le lecteur le sait d'un rouge éclatant !

Combien de fois ai-je raconté cette aventure merveilleuse à mes petits élèves, combien de fois leur ai-je montré le film ? Le ballon rouge ! Ce sensible et fantastique poème sur l'enfance, imaginé par Albert Lamorisse, a accompagné chacun, ou presque, de mes chers apprentis de cours préparatoire, les aidant à apprivoiser la lecture sous toutes ses émotions. Peut-être ne l'ont-ils pas oublié...

MF

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