dimanche 4 décembre 2011

Le ballon bleu

( texte composé sur le thème 5, autour du mot surprise )

L’oncle Eugène était l’un des rares villageois du Pré-Bocage et natif de Bures-les-Monts, à être monté à Paris vivre sa vie au milieu du vingtième siècle. Il avait été placé très jeune dans une boulangerie normande, mais se lever aux aurores pour pétrir la farine ne l’avait pas du tout passionné et il s’était enfui vers la capitale.

Il se diversifia dans de multiples métiers, déménagea souvent, adhéra à la théosophie d’Hélène Blavatzky et se disait communiste. Les adultes de la famille s’en méfiaient profondément, mais les enfants que nous étions alors adoraient ses rares passages hauts en couleur. Il était en ce temps-là représentant de commerce pour une marque de cirage, puis pour les apéritifs Byrrh et faisait partie chaque été de la caravane du Tour de France, où il promouvait cirage et boissons liquoreuses à travers notre beau pays.

Son arrivée en auto dans notre cour, sans crier gare, était déjà un mini-évènement. Certes, il aurait pu envoyer une carte postale pour nous prévenir de son passage, mais pas question de téléphoner, la cabine se trouvant dans l’unique boutique du village, et les télégrammes n’étaient envoyés que pour informer d’une nouvelle de la plus haute importance et souvent inquiétante. Le fait d’arriver en auto était aussi source de joie car nos parents ne faisaient pas partie des rares privilégiés à en détenir une et notre moyen de locomotion était pour sûr la marche à pied. De plus et alors que nous étions tous vêtus de vieux habits noircis par le travail des champs, des étables et de la terre, il descendait crânement de son véhicule, costumé et cravaté, comme s’il revenait d’un mariage. Nous l’entourions gaiement, lui posant mille et une questions et lui, ravi de l’effet produit, nous distribuait les prospectus qui lui restaient du dernier Tour. Nous étions alors au comble du bonheur.

Tout ceci nous incita, mon troisième frère et moi-même, à nous improviser dans nos jeux d’enfants, respectivement, représentant de commerce et secrétaire de mairie. Tous les papiers distribués par notre oncle trouvèrent une utilité bien spécifique dans notre organisation. On s’était aménagé plusieurs bureaux dont l’un dans une « souette » à lapin, petite soue en langage normand et qui n’est autre qu’un clapier, on partait en déplacement à travers champs, on s’improvisait restaurateur en mélangeant la cueillette des plantes à de l’eau et de la terre. Et les prospectus étaient toujours au centre de nos aventures, transformés pour l’occasion en cartes routières, menus, papiers d’état civil ou livres de bibliothèque.

Et puis un jour, l’oncle Eugène stationna dans la cour pendant les vacances de Noël. En plus des réclames habituelles, il nous fit la surprise d’un ballon couleur bleu-azur. Un ballon bleu ! Quelle drôle d’idée pour un cadeau ! Et qu’est-ce que nous allions bien pouvoir faire de cet intrus, car jouer au ballon comme le font habituellement les enfants n’entrait pas dans nos jeux campagnards. Nous réfléchîmes beaucoup pendant la fin des vacances de ce Noël-là et les jeudis qui suivirent pour tenter de lui trouver une mission...

Enfin la lumière se fit, une décision qui s’imposa comme une évidence : nous coupâmes le ballon bleu en deux, ce qui donna deux jolis saladiers pour servir nos salades improvisées au représentant de commerce et à la secrétaire de mairie.

Le temps a passé. L’oncle Eugène n’est plus de ce monde. Avec une génération d’écart et presque comme tous les jeunes de notre époque, nous avons nous aussi fait notre vie en ville, à Caen et Rouen pour l’un, à Paris et Lyon pour l’autre, peu importe d’ailleurs. Mais régulièrement nous nous retrouvons dans notre village avec la famille, les amis, les voisins. Le ballon bleu rebondit encore ça et là dans nos conversations et notre décision d’alors fait toujours grande sensation parmi notre entourage. Souvenir, Souvenir.

Martine Duchemin

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