mercredi 2 novembre 2011

Un peu d'elle

( texte composé sur le thème 3, autour du mot médaillon )

                    Mademoiselle,

C’est dans mon taxi que vous avez perdu, il y a deux mois, votre médaillon.

J’avais entraperçu son reflet blanc à votre cou lorsque vous m’avez fait signe, dernière cliente avant la nuit, pour une course vers la zone résidentielle à la limite de la ville. Je l’ai trouvé le lendemain, entre le siège et l’accoudoir. Le ressort du fermoir était cassé. J’ai tout d’abord pensé vous le rapporter à l’adresse où je vous avais déposée. Je l’ai glissé dans la poche de ma chemise. Léger poids, petite bosse ovale dans le coton rayé. Je suis rentré le soir sans l’avoir rendu.

Sur le bois de la tablette de l’entrée, à côté de la clé du taxi et de tout un fatras de courriers et de menus objets, il m’a fait un effet inattendu. Un peu comme la flamme de ces petites bougies qu’on allume à Noël sur les branches d’un sapin : l’arbre banal s’habille d’une magie que les enfants reconnaissent aussitôt. J’étais saisi.

Le visage d’une jeune fille, de profil, blancheur nacrée, d’une extrême délicatesse. Cheveux bouclés aux mèches châtaines. Pommettes rebondies, fin sourire. Tendresse et vitalité. En relief sur la matière lisse et lumineuse, dans un ovale cerclé d’or. J’y ai vu la gaieté d’une adolescence préservée, avec un rien de douce gravité, peut-être due au port à peine penché de la tête. Une apparition.

Le dimanche suivant, j’ai fait un tour aux Puces. J’ai montré le médaillon à un ami brocanteur. Il m’a dit que j’avais de la chance, que c’était une très belle pièce. J’ai répondu que le bijou n’était pas à moi. Il n’a pas relevé. Il m’a expliqué qu’il s’agissait d’un camée assez ancien. Il m’a parlé d’échoppes, à Naples, où des artisans se déformaient le pouce à graver de très durs coquillages dotés de plusieurs couches de couleur. Ça m’a fait plaisir que la jeune fille ne soit pas une simple empreinte créée mécaniquement par une machine. J’ai pensé à l’homme appliqué, choisissant un morceau de coquille ovale au blanc épais, sculptant avec patience, creusant jusqu’à la couleur la plus sombre, pour donner un fond au beau visage clair, ajouter des nuances aux boucles et à l’épaule.
J’ai caressé la nacre de la pulpe du pouce.

Je garde le bijou chaque jour dans la poche de ma chemise. Le soir, je le pose sur ma table de nuit. Présence gracieuse et muette.
Tout à ma fascination, je vous ai peu à peu oubliée.

Mademoiselle, je pense maintenant à votre tristesse. Le médaillon vous manque sûrement. J’aimerais connaître son histoire. La valeur qu’il a pour vous. Mais ce serait aller trop loin.

J’ai fait réparer le fermoir.

Je fête dans trois jours un triste anniversaire. Je vous rendrai votre beau camée le lendemain, je m’y engage.

Avec mes plus respectueux hommages.

                              Vladimir K.

__________

Hélène Massip

Aucun commentaire: