dimanche 20 novembre 2011

Présage

( texte composé sur le thème 4, autour du verbe souffler )

Elles étaient rentrées à la tombée de la nuit, sans échanger un seul mot. Le brouhaha de la ville qui s’agitait dans un dernier sursaut de vie leur avait tenu lieu de conversation.

Dès qu’elles franchirent le seuil de la porte, elles furent saisies, l’une et l’autre, par l’odeur de renfermé qui s’échappait de la grande pièce. Une odeur confuse de nourritures refroidies. Elles en avaient l’habitude. Mais ce soir-là, l’enfant sentit tout de suite que quelque chose d’inhabituel s’était passé, car sa mère, au lieu de l’asséner comme à l’ordinaire de sa litanie d’obligations incontournables, s’était précipitée vers la fenêtre et l’avait grande ouverte. Elle avait besoin de respirer. L’enfant se déchaussa donc d’elle-même, pendit son manteau, enfila ses chaussons et alla se laver les mains avant de retourner dans cette vaste pièce où elle passait le meilleur de son temps avec ses jouets et ses poupées.

L’air froid du crépuscule entrait à pleine gorgée, caressant d’un geste humide les étagères du fond de la pièce qui gardaient jalousement les livres et les fiches de cuisine d’un autre temps. Les murs qui avaient été un jour verdâtres transpiraient maintenant la graisse au dessus de la vieille cuisinière. Tout semblait inerte, l’évier en faïence qui vomissait la vaisselle sale de la veille, le grand placard dans le mur qui entrouvrait ses vieilles portes en bois gonflé par les ans, les bols du matin qui gisaient encore sur la grande table carrée. Au milieu de la pièce, une grosse ampoule dégringolait du plafond comme une araignée suspendue à son fil. Près de la fenêtre et à contre-jour, un calendrier des pompiers offrait un spectacle de flammes, apportant un peu de couleur à la tristesse des lieux.

L’enfant s’attabla avec sa poupée, comme elle en avait l’habitude. Que se passe-t-il ? pensa-t-elle. Au lieu de s’agiter comme à l’ordinaire pour lui apporter son goûter, sa mère se précipita dans le placard, y saisit un verre et se dirigea vers le robinet d’eau. Le ventre plaqué contre le rebord de l’évier, elle but lentement, puis s’immobilisa, les yeux collés au miroir qui lui faisait face. L’enfant n’osait plus bouger. Elle prit la poupée dans ses bras et lui murmura à l’oreille d’étranges borborygmes. Elle avait hâte que sa mère s’anime à nouveau, pour préparer le repas, faire une lessive, trier des papiers, passer un coup de fil, étendre du linge, n’importe quoi mais quelque chose qui chasse ce mauvais pressentiment qui gagnait tout son être.

Au bout de quelques minutes sa mère vint s’asseoir au bord de la table, plongea sa tête entre les mains et lâcha un profond soupir.

– Pourquoi tu souffles maman, se hasarda tout doucement la petite fille.

– Je souffle d’aise ma chérie ! répondit-elle en esquissant un faible sourire.

– Ah ! C’est quoi souffler d’aise ?

– Cela veut dire que je me détends. La journée a été difficile pour moi, tu sais. Et maintenant, je suis contente qu’elle soit finie.

Mais au fond d’elle-même, elle savait bien qu’elle mentait. Elle aurait bien voulu qu’elle ne soit pas encore commencée cette foutue journée, mais qu’en dire ? Et l’enfant n’osa pas poser d’autres questions.

Le lendemain matin, lorsque la petite fille se réveilla et ne vit pas, comme à l’ordinaire, son père sortir de leur petite salle de bains, elle comprit qu’il s’était peut-être passé quelque chose entre ses parents. Alors elle se prépara sans enthousiasme, descendit l’escalier la peur au ventre et comme pour se rassurer sur le chemin de l’école, se promit de ne plus faire de caprices.

C. Didier

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