jeudi 17 novembre 2011

Les mots suspendus

(texte composé sur le thème 4, autour du verbe souffler )

« Il faut que je te dise... »
Voilà ce que le jeune homme prononce après un moment de silence un peu gêné... On dirait qu'il a prévu d'avouer quelque chose ; il s'est lancé mais hésite encore et se met à tapoter nerveusement la table du bout des doigts. Anaëlle n'a pas arrêté de le regarder depuis qu'ils sont assis et elle se rend bien compte que les yeux de son ami cherchent à échapper aux siens : ils balaient le fond de la salle derrière elle, se reposent sur leurs verres encore pleins, ou suivent le manège de quelques mouettes sur la terrasse, de l'autre côté des portes-fenêtres entrebâillées. Il avait pourtant l'air content de la retrouver tout à l'heure... Ils s'étaient même embrassés, certes timidement, frôlés plutôt, en se rejoignant devant le Café de la Plage, au tout début de cet après-midi automnal et doux. Puis, installés face à face à une table, légèrement à l'écart, derrière la vitre donnant sur le large, ils ont échangé, presque joyeusement, quelques banalités : bonne semaine oui, et toi, t'as vu ce film, pas mal, beaucoup de boulot, c'est chouette de revenir, le week-end à la mer, la santé des parents, du beau temps quelle chance, tu crois que ça va durer ?

« Il faut que je te dise... »
Anaëlle perçoit clairement ces mots en même temps qu'elle les lit sur les lèvres de Ronan. Il se tait, écarte les mains qu'il pose plus fermement devant lui, se décide enfin mais là, alors qu'elle distingue parfaitement tous les mouvements de sa bouche, elle est submergée par une sensation de ralenti, de paroles qui s'esquivent, s'estompent et puis flottent, sans bruit propre et dans un calme fantastique alentour... L'absence de bande son se fait vertigineuse, jusqu'au malaise. La tête de l'adolescente entame un virage lent, avec effort, pour détourner son regard vers la plage, elle craint de s'évanouir, de s'effondrer, elle tente de récupérer du solide, un repère, l'équilibre...

Le temps clair offre une vue large et profonde, trop large, trop profonde, alors elle fixe d'abord un rectangle jaune, le dossier d'un banc, puis l'édifice rouge là-bas, le phare : ces points de couleur, stables, lui font un bien fou. Elle va mieux, déjà. Elle est dans son univers. La plage est déserte ; la marée basse a découvert toute une bande de rochers. Elle irait bien, avec Ronan, shooter dans le goémon, voir pétiller les flaques ! Au loin, l'horizon se partage, deux bleus : une teinte d'océan paisible sur lequel clignotent et dansent des confettis d'argent et, au-dessus, un ton azur. Dans le ciel, quelques nuages allongés paressent, des filets blancs, mais elle en devine d'autres, légèrement grisés, arrivant par l'ouest, là, à droite du café, à droite d'eux... Les pins de la corniche, marron et vert sur la palette, dissimulent encore un peu la menace ; pour l'heure, ils profitent du soleil dont les rayons jouent avec leurs branches. Les ombres s'entrecroisent sur les troncs et sur le sol du sentier. C'est devant la barrière très blanche bordant ce chemin que se trouve le banc aux lattes bouton d'or, face au large, pause de rêve, qui l'a curieusement remise d'aplomb. Elle s'y est assise tant de fois, avec Ronan, leurs pensées toutes vers les îles, surtout celle-ci, au milieu du paysage, qui porte le phare écarlate, et beaucoup de souvenirs d'enfance.

« Tu te rappelles la première balade sur l'île ? », s'entend-elle demander, enjouée presque, en reportant ses yeux vers l'intérieur de la salle... Elle sourit aussi, soulagée, car elle a récupéré, derrière le son de sa voix, tous les autres bruits : la rumeur des clients accoudés au comptoir qui bavardent et s'interpellent, les chocs de leurs verres, les tilts en cascades du flipper, et tiens, un store qui claque...

Mais il n'y a plus personne à table avec elle, et lui reviennent en gifles et lui vrillent les oreilles les mots qu'elle n'a pas voulu comprendre il y a quelques secondes - ou quelques minutes, combien de temps au juste, difficile à dire -, la conclusion un moment suspendue : « … Écoute, c'est vraiment fini tu sais, nous deux je veux dire, je te quitte Anaëlle, pour de bon, j'ai quelqu'un d'autre, en ville. »

Le barman vient fermer toutes les baies donnant sur la terrasse et la plage. La météo change vite, c'est normal ici. Le vent s'est mis à souffler, d'un coup, affolant les nuages qui chargent maintenant. Des bourrasques maltraitent déjà le sommet des pins ; au loin il n'y a plus de bleu, plus de rouge, plus d'île, le ciel déploie des rideaux de pluie sur la mer. La tache jaune aussi a disparu, et la vitre se couvre de larmes.

MF

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